Le crépuscule d’automne étonnait par ses couleurs. Sur la mer adorée se lisait l’arc-en-ciel, et Franck barrait son bateau sur une longue houle d’ouest. Solitaire, il cherchait des couloirs de vent. Deux tours de cadran sans dormir, se nourrissant peu. Il longeait la côte nord de la Bretagne, le passage du Four, entre Porspoder et le Conquet, sous Ouessant, ce lieu où gronde le Fromveur, un courant ultra puissant qui épuise les marins. Quelques fous de Bassan aux longues ailes à la pointe jaune flirtaient avec le soleil. La magie océane opérait, celle que l’homme recherche parfois pour s’éloigner du bruit des villes et croiser quelques îles. La nuit s’annonçait, et le Stiff scintillait déjà. Parti lundi de Dunkerque, l’homme cherchait à rejoindre La Rochelle. Son bateau portait le nom d’une pierre précieuse : l’aigue-marine.

Bientôt, il plongerait dans une nuit d’étoiles et quelques phares l’avertiraient du danger de ces nombreuses roches à fleur d’eau. Franck connaissait les légendes des flots, et la fatigue commençait à lui troubler l’esprit. Il croyait voir des poissons volants alors que l’on n’en trouve pas sous cette latitude. Les dauphins ne suivaient pas son bateau, trop de vagues pour jouer sous l’étrave. Pas de sirène, non, mais cette perception du monde qui troublait son cerveau. Un flux de suroît assez fort lui secouait les tripes, mais l’habitude l’empêchait de rendre son repas à l’eau. Paisible, il admirait la côte et traçait sa route.

Quand une voix céleste commença à le perturber, il ne pensa pas au vieux dans sa voile, il ne le voyait pas encore. Franck entendait des mots mais ne comprenait pas les phrases. Son esprit vagabondait, il pensait à haute voix. Le froid s’infiltrait sous ses laines polaires, et un fantôme habillait sa voile de lumière, tissant cette interrogation :

« Pourquoi les hommes abîment-ils la Terre ? »

Franck fuyait cette réalité et jouait l’aveugle en prenant la mer. Lui refusait de croire que la boule perdait la boussole, que la démographie, la pauvreté et la mondialisation allaient créer des guerres. Il naviguait sur sa passion et évitait les pièges. L’Iroise s’agitait et il discutait :

« Qui es-tu ? »

La lune était claire et ses pensées obscures... Le vieux ne bougeait pas dans sa voile, insensible aux vents, aux courants, à l’air ambiant. Il suivait les mouvements du bateau, et parfois il parlait : « Je me suis trompé de sentier. »

« De quoi parles-tu ? »

Franck n’avait pas peur de l’au-delà. De ses nombreux voyages, il avait appris à se contenir, et il ne laissait pas facilement s’échapper ses émotions. La nuit était belle et il voguait, un compagnon d’infortune à son bord, la solitude du solitaire en éveil. Il pensait à sa famille, à ses amis, à son chien, et des lames de fond le secouaient dans ses certitudes. S’il aimait partir c’était, avant tout, pour mieux revenir. Le cœur si sensible, parfois Franck se sentait aimé par l’horizon et ses moutons. « Où est mon père ? »

Il l’avait perdu dans une de ses nuits blanches, la plage avait pris sa vie.

« Il te regarde, et il danse ! »

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.