En rangeant quelques papiers, j’ai retrouvé l’échange disciplinaire photocopié entre le chef d’un centre de tri postal et un agent – copain perdu de vue – à propos de la lecture. En ravivant ma mémoire, l’envie me prit de le reproduire ici et de l’introduire par l’article Lecture (Haine de la –) du Dictionnaire de Charles Dantzig parce que ces deux textes me font l’effet de miroirs réfléchissants aux discrètes déformations et altérations du tain. Je vous invite à vous y mirer aussi et regarder au-delà.

« Lecture (Haine de la –) : La lecture est un acte grave qui crée des remous dans tout notre être. Le premier drame en a été écrit par Cervantes : Don Quichotte est un homme infecté par la lecture des romans chevaleresques ; greffée sur son cerveau sentimental et sur son cœur idéologue, cela produit la poétique aventure qu’on connaît. Deux cent trente ans plus tard, à quinze ans d’intervalle, trois romans montrent des personnages dont la vie est bouleversée par la lecture : Lamiel (Stendhal, 1842), Modeste Mignon (Balzac, 1844), Madame Bovary (Flaubert, 1857). Quatre-vingts ans passent, et Montherlant, dans la série des Jeunes Filles (1936–1939), crée le personnage d’Andrée Hacquebaut, lectrice exaltée de l’écrivain Costals. Toujours des femmes et, à l’exception de Lamiel, pas bien malignes. La France, et l’Europe, prenez encore la nouvelle de Thomas Hardy, « Une femme imaginative », n’auront pas connu de période plus misogyne que les cent cinquante ans entre la mort de Madame de Staël (1817) et les années 1970.

Les hommes lisent moins que les femmes et la lecture est souvent pour eux, au mieux, de l’excentricité, au pire, un délit. Une occupation asociale. Une séparation ostensible des intérêts du monde, où ils se débattent, eux. Si l’organisation du snobisme public par l'État (Louis XIV, l’école républicaine) n’avait pas inculqué aux Français que cette aberration devait être considérée comme bien, il y aurait des crevaisons publiques d’yeux de lecteurs sur les places du pays. Elles seraient précédées d’exécutions d’écrivains, auxquelles assisteraient certains de leurs confrères.

J’ai souvent éprouvé la haine envers la lecture. Je lis en marchant. Dans mon adolescence, des non-lecteurs qui m’ont vu marcher le nez dans une Pléiade m’ont pris pour une espèce de séminariste. Tout le temps que j’ai été éditeur aux Belles Lettres, j’ai descendu la rue de Rennes de Montparnasse à Saint-Placide plusieurs fois par semaine ; une fois par semaine au moins, sur le trottoir en face de la Fnac, j’étais interrompu : « Un petit sondage ? » On m’interrompait alors que je lisais, on m’interrompait parce que je lisais : lire est non seulement une distraction qu’on peut interrompre sans gêne, mais un acte scandaleux qui, nous séparant de la pensée commune de la société, doit être interrompu ; je hais les sondeurs de la rue de Rennes. Ajoutez-y les pétitionnaires et les distributeurs de tracts qui agitent leur feuille de papier devant votre visage comme un torero sa cape et se pincent quand le taureau poursuit sa marche et sa lecture. Le 6 juillet 2002, remontant l’avenue Bosquet pour prendre le 63 qui me mènerait au Grand Action où j’allais revoir My Darling Clementine (« John, tu as déjà été amoureux ? – Non, j’ai toujours été barman »), je lisais le déchirant article « Afternoon of an Author » de Francis Scott Fitzgerald, quand un homme me croisa qui me dit d’un air doucereux : « Attention à la route ! » Vieux con. Dans un monde gouverné par des mandarins, ce serait cela le délit. Ce sont les Mongols qui dirigent : dans l’émission du Loft, où l’on filma des jeunes gens dans une maison trois mois durant, ceux-ci avaient la permission de baiser dans la piscine, mais pas de lire. La lecture est l’acte obscène d’une société de voyeurs. »

Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset & Fasquelle, 2005.

« Rouen CT, Avis de Constatation adressé à M. J.-P. D., grade : AEX.

 motif :

À 15h00 alors que vous étiez sur une position de travail Lipap je vous ai demandé de fermer votre livre. Vous avez refusé. J’ai renouvelé ma demande et vous avez maintenu votre refus affirmant qu’avec 8 années d’étude après le Bac vous étiez à même de maîtriser la situation en lisant. Veuillez fournir vos explications.
Le 7-03-91, Le Chef de Centre, Mme E. B.

réponse de l’intéressé :

Voir les trois pages ci-jointes. Le 14/03/1991, J.-P. D.

La lecture au Lipap : pourquoi pas ?

Le principal argument avancé pour interdire la lecture au Lipap est qu’elle est incompatible avec un travail correct. L’accusation portée contre moi est donc la suivante : soit M. D. fait semblant de lire et alors il se moque du monde, soit il ne fait pas semblant et donc il sabote le travail ! Dans les deux cas, c’est inadmissible.

Afin d’examiner le bien-fondé de cette accusation, récapitulons pour commencer les opérations auxquelles se trouve astreint l’agent chargé de la manipulation du courrier indexé. Elles sont au nombre de quatre : codage de la caissette, dépôt dans celle-ci des lettres arrivant sur le tasseur, étiquetage et pose de la caissette sur la boulisterie. Faisons à présent le tour des possibilités d’erreur : 1° mauvais codage de la caissette ; 2° insertion d’une étiquette dont l’intitulé ne correspond pas à la destination du courrier ; 3° erreur de disposition de la caissette sur la boulisterie.

Si l’on recherche maintenant en quoi la lecture peut entraver le bon déroulement du travail et favoriser les erreurs, que constate-t-on ? Qu’il n’y a pas de réponse à cette question tout simplement parce que la lecture s’effectue entre les opérations de codage et d'étiquetage, c’est-à-dire à un moment où la seule activité de l’agent consiste à saisir les lettres au fur et à mesure qu’elles affluent sur le tasseau et à les déposer dans la caissette attenante. Pour cette opération, nulle attention n’est requise et que le bras qui l’effectue soit de chair ou d’acier, mécanique ou humain, peu importe : ce qu’il faut, c’est un bras ! Croire que la lecture est préjudiciable au travail en ce moment précis de sa division technique, c’est postuler la nécessité de l’attention à l’instant où elle est superflue et de ce fait généralement disponible pour la conversation avec un collègue. Choisir l’écoute d’une personne absente que le livre rend artificiellement « présente » n’est certainement pas plus nuisible au travail que le commentaire de l’actualité ou du film de la veille sur la chaîne « x ». Que la distraction puisse parfois être à l’origine des erreurs recensées plus haut, c’est fort probable, mais estimer que la lecture est plus propice à cette distraction que le bavardage, c’est de l’obstination ou du parti pris. Si l’on décide d’interdire la lecture pour cause d’évasion illicite, par la pensée, hors du contexte postal, qu’on impose aussi le mutisme ! Tant que le droit à la parole existe, le droit à la lecture subsiste !

Mais allons au devant des arguties imaginées par de subtils « encadrants » pour faire comprendre à l’agent qu’il n’a pas encore assez bien effectué son travail lorsqu’il s’est contenté de jouer son rôle de « videur de tasseurs ». Il apparaît en effet que la détection des « fausses directions » causées par une défectuosité momentanée de la machine lui incomberait aussi... Sans doute il arrive occasionnellement que « l'exécutant » s’aperçoive de tel ou tel défaut et qu’il le signale à la « maintenance », laquelle seule possède les compétences techniques pour y remédier. Mais il semblerait que cela ne soit pas encore suffisant : seul, le caractère systématique de la recherche prouverait la bonne volonté réelle du « lipapeur » et voilà que se dessine un portrait robot du postier idéal qui compenserait l’ennui que lui procure l’extrême déqualification du travail par la recherche fébrile des déficiences de la machine ! Sa joie serait ainsi portée à son comble lorsqu’il aurait réussi à trouver quelques « fausses » qu’il brandirait avec fierté et on pourrait peut-être envisager la création d’une « prime » décernée à celui qui en aurait trouvé le plus ! À moins que le « sentiment du devoir accompli » ne suffise à son bonheur, ce qui est au fond le plus vraisemblable. Quiconque n’a pas le front soucieux lorsqu’il manipule le courrier laisse entrevoir qu’il n’est qu’un dilettante, indifférent à la « qualité de service » et à « l’image de la Poste » !

La question n’est pas de savoir s’il est possible de lire dans un tel contexte (on espère l’avoir prouvé), mais de savoir pourquoi cela dérange certains et pourquoi ils voudraient l’interdire. C’est ici le moment de placer le débat sur le terrain qui convient et de montrer que les motifs professionnels invoqués sont en fait un prétexte pour normaliser les récalcitrants, une tentative de brimade envers ceux qui laissent clairement entendre, dans le cadre même du travail, qu’il ne s’agit pas d’un métier mais d’une simple fonction dans la division sociale du travail, fonction d’autant plus pénible qu’elle est encore soumise à la division technique du travail.

Afin que l’idéologie d’entreprise apparaisse donc pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un essai de camouflage de la réalité la plus crue, nous partirons ici de la remarque faite par M. Lelong, ministre des PTT en 1974 : « Travailler dans un centre de tri est, si j’ose dire, l’un des métiers les plus idiots qui soient. » Voilà au moins un homme qui ne s’embarrassait pas de circonvolutions et n’aurait probablement pas désavoué cet autre constat : « Le travailleur parcellaire devient même d’autant plus parfait qu’il est plus borné et plus incomplet. L’habitude d’une fonction unique le transforme en organe infaillible et spontané de cette fonction, tandis que l’ensemble du mécanisme le contrait d’agir avec la régularité d’une pièce de machine. » (Marx, Capital, L. I, S IV, Ch. XIV).

Dans un cas comme dans l’autre, la superfluité de l’esprit est bien présentée comme la caractéristique essentielle du travail ! Pourquoi donc, alors, en vouloir à ceux qui louent leurs bras, de chercher à garder l’usage de leur tête, lorsque la simplicité du travail l’autorise ? Au fond, ce qui est reproché à celui qui lit au Lipap (celui qui arrive à y lire !), c’est de montrer qu’il n’est pas dupe de la « culture d’entreprise » qui partout tente de s’infiltrer dans le monde du travail, de montrer qu’il a parfaitement conscience d’appartenir à ces « idiots » par milliers, dont un ministre cynique et maladroit a révélé l’existence en termes non équivoques ! Désormais de telles gaffes ne sont plus de mise et les méthodes de « gestion du personnel » se sont raffinées à l’école de l’hypocrisie et du « management participatif ».

Mais voyons d’un peu plus près ce qu’il en est de ce verbiage à la « Big Brother » ! On fait savoir avec force trompettes, et après avoir passé sur la vieille boutique un coup de badigeon « moderniste », que chacun est appelé à participer, dans la mesure de ses capacités, à une grande croisade de l’« innovation » que la Poste a lancée et pour la réussite de laquelle elle entend bien mobiliser son « intelligence toute entière » ! (Forum n° 42, Septembre 1990, Éditorial). Cette invitation est d’autant plus alléchante qu’on apprend aussi qu’il est question d’un passage « d’une logique d’obéissance à une logique de responsabilité » ! Rétablie en langage normal, cette rhétorique patronale signifie que le dernier des préposés est incité à se convertir en petit Taylor de la Poste et que des bourses seront offertes aux cireurs de godasses du Capital. Dans un style hybride qui emprunte au registre de l’armée aussi bien qu’à celui du sport, un appel a été lancé : il s’agit de « mobiliser les hommes » et de « développer la formation », ceci devant permettre « à chacun de se situer dans la chaîne du traitement du courrier et de se sentir plus responsable dans son rôle d’achemineur ou de distributeur. » (Forum n° 42 p. 6-7). Autrement dit, l’immense progrès réalisé depuis l’époque de M. Lelong consiste à faire en sorte qu’un travail à la portée d’un singe un peu amélioré puisse être revalorisé dans la tête du salarié et qu’à la conscience de l’aliénation du travail se substitue la satisfaction de prendre part à la guerre sainte de la concurrence, sous la bannière des « produits de la Poste » et en chantant plus fort que les machines de tri ! Voilà l’idéal qu’on nous propose !

Ainsi, ce dont on me tient rigueur n’est pas tant de « lire au Lipap » que de ne pas lire les « classiques » de la philosophie postale : Messages, Forum ou La Flamme ! On déguise l’accusation d’irrespect de l’idéologie du travail en accusation de négligence au travail. On ne me pardonne pas d’avoir compris que la « communication » c’est de la propagande, « l’appel à la responsabilité » celui à la servilité, la « motivation » le conformisme et la « culture d’entreprise » une entreprise d’inculture.

D’ailleurs, à tous les degrés de la hiérarchie, la promotion de la bêtise est à l’ordre du jour. Si l’on en doute encore, que l’on se reporte à l’étonnant article paru dans Messages n° 396 (juin 1990, p. 5) et dans lequel il est question, non plus cette fois de la formation de la « base », mais de celle de « l’élite » postale, en l'occurrence les « inspecteurs principaux » ! En ce qui concerne le concours de recrutement de ces derniers et la teneur des épreuves, « on considère en effet que le niveau de culture générale des inspecteurs a été suffisamment établi pour qu’ils soient dispensés de faire à nouveau leurs preuves « d’honnêtes hommes ». La compétence professionnelle aura désormais la priorité. » De quoi s’agit-il ici sinon de l’aveu implicite qu’il y a un seuil au-delà duquel la culture générale devient une entrave à l’exercice de la profession et qu’en conséquence sa présence devient indésirable ? La culture dite « générale », c’est-à-dire libre, désintéressée, non asservie au côté « professionnel » de l’homme, véhicule toujours un potentiel de critique qui, s’il se développait, ferait voler en éclats le monde du travail tel qu’il est actuellement donné. L’interdiction de la culture fait donc partie intégrante des mécanismes de contrôle de l’adaptation aux travaux les plus bêtes. Cela seul qui contribue à l’obscurcissement de la conscience et favorise l’atrophie du côté créateur de l’individu au profit de son côté consommateur est accueilli à bras ouverts. « Cercles de qualité » qui ne disent pas leur nom, les « consultations » du personnel n’ont que faire de toute forme d’intelligence non strictement inféodée à la logique du commerce et de la compétition internationale : le sourire glacial de l’homme d’affaires transparaît derrière les risettes paternalistes ! Comme dans Le Meilleur des mondes d’Huxley, il faut que l’on arrive à « aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. »

Assurément, le langage de M. Lelong était on ne peut plus cynique. « Mais ne crions pas tant au cynisme. Le cynisme est dans les choses et non dans les mots qui expriment les choses. » (Marx, Misère de la philosophie). En quoi les Quilès, Cousquer et consorts sont-ils plus humains que leur prédécesseur ? Le travail dans un centre de tri est-il moins « idiot » en 1990 qu’en 1974 ? Le discours relatif à la « formation » des agents comme facteur de « revalorisation du métier » vise surtout à faire oublier ceci : « En même temps que le travail mécanique surexcite au dernier point le système nerveux, il empêche le jeu varié des muscles et comprime toute activité libre du corps et de l’esprit. La facilité du même travail devient une torture en ce sens que la machine ne délivre pas l’ouvrier du travail mais dépouille le travail de son intérêt. » (Marx, Capital, T. I, S. IV, ch. 15).

L’insolence n’est pas du côté de ceux qui se préservent comme ils peuvent contre les nuisances liées à la mécanisation, mais du côté de ceux qui, ayant pour seul but réel « d’utiliser au mieux les machines » (Forum n° 42, p. 7), feignent de se préoccuper aussi des hommes qui les font marcher.

J.-P. D. »