Allons enfans gaîment, fredonna grand’mère
Par Christian le jeudi 27 mai 2010, 15:11 - Lectures - Lien permanent
L’heure était à la révision d’un roman du XIXe siècle lorsque de Regardez dans la fêlure (1) je fis lecture. Un passage me précipita contre le zinc d’un café du Commerce cher à notre Marcel national, celui des Mirages. Raphaël Ader, dans son blog édité en m@nuscrit, extime après avoir eu les yeux rivés sur un reportage à propos de l’enseignement en France : « Ce qui me colle littéralement au plafond de surprise, c’est qu’il faut une heure et demie de palabres pour apprendre que, tout doucement, on revient à la division telle que je l’ai apprise, à la lecture telle qu’on me l’a enseignée. Faut-il que ce pays soit dans un état général tel qu’on expose ces solutions de bon sens comme des miracles qu’on devrait cacher pour ne pas faire peur aux non-croyants ! » L’effet de coude propre au comptoir est d’autant plus banal qu’il est exercé par l’ancien du bouge, celui dont la profondeur des rides excuse les ritournelles. Il est de bon ton d'acquiescer, de hocher la tête ou, mieux, de se moquer par quelque perfide ironie et rompre la monotonie des sillons épidermiques. Ce Raphaël, me dis-je, doit avoir une sacrée bouteille pour vanter, par le souvenir qu’il en a, l’enseignement qu’il aurait reçu bien avant les folles années achevant soixante (du XXe non du XIXe !). Surprise, cette bouteille était en plastique ; en ces années il naissait à peine et dût certainement subir l’enseignement qu’il évacua de ses souvenirs. Amusant comme l’apparition de quelques poils aux aisselles peut irrésistiblement donner l’envie de se vieillir et d’adopter prématurément une posture où le radotage approximatif tient lieu de sagesse.
Qui est le plus mal placé pour savoir quel enseignement il reçut ? N’est-ce l’enfant, l’infant, l’élève : celui qui a posteriori en parle ? Les souvenirs sont trop flous — un détail hypertrophié, des plages effondrées — magnifiés parfois, comme cette neige qui — toujours — sous nos latitudes fut abondante lorsque nous étions gamins. De l’A comme âne à Z comme zèbre — souvenir de cet abécédaire qui bien avant la naissance de Raphaël fut sur mon pupitre de 12e — je ne puis déduire que l’ânonnement fut décisif dans l’apprivoisement des caractères qui se lient et s’espacent pour faire ton et sens. Plus tard — l’AOC n’existait guère —, je me souviens de mon jeune frère lisant à haute voix : « vin de table » sans ne l’avoir appris jamais ni bu. Le « vin » ne m’étonna pas, il était servi, la « table » non plus, ses doigts s’y accrochaient, c’est ce petit « de », ce liant, il ne pouvait l’isoler et le lut pour le prononcer avec fierté.
Raphaël, croyez-vous vraiment qu'il existe une méthode pour apprendre à lire ? Une pour opérer une division ? Que vous les auriez connues ! Qu'elles ne puissent être multiples, malhabiles, coexistantes ?
N’est-ce leur croisement volontaire ou fortuit qui fait que nous pouvons goûter à nos lectures et à votre Regardez qui est joliment écrit, mais oh combien de son temps ?
(1) Regardez dans la fêlure, Raphaël Ader, éd. Léo Scheer, 2010.
Commentaires
Ah! ah! ah!
Eh oui.
J'ai même croisé des jeunes de 20 ans qui parlaient de leur jeunesse... à l'époque où on savait encore gna gna gna
Pline le Jeune se moquait déjà de ce mouvement, mais rien à faire...
Vu que je compte encore sur mes dix doigts, je ne me sens - ouff ! - nullement visé(e). En revanche, sans vouloir "gracieuser" qui ce soit, l'envolée et la dextérité du style de ce brillant billet me confronte à ce qu'il est convenu d'appeler de la plus belle écriture. Celle, ainsi que pour la lecture, il n'y aura jamais de "méthode" pour l'apprendre non plus...
Tiens, Marco, ça me fait plaisir de te voir passer par ici. Mais ne me dis pas que tes pieds ne se sont pas profondément enfoncés dans de la belle poudreuse aujourd'hui fondue.
Euh, fan club, il ne faut pas exagérer, c'est juste un billet... presque doux.
Quoi Christian "euh" ?
Le cri fan de vous, vous incommoderait-il de plus belle ? En aurait-il encore "fait beaucoup trop", et de plus belle, tout comme naguère ? Peu lui chaut !
Il n'en fera, de toutes les manières, toujours qu'à sa tête... Même si, par vos soins, la tête fut, hélas, roussement et lamentablement cornue, faut-il le rappeler ?
Je vous prie donc de bien vouloir ne pas le, ou la, priver d'admirer ce que chez votre personne l'enchante depuis belle lurette. "O.K" ?
Je vois un avantage certain au retour aux bonnes vieilles méthodes : je pourrai aider ma fille à faire ses devoirs.
Belle journée.
Amitié
Thierry
Thierry, oui... Surtout pour les maths dites modernes... (N'ai jamais rien compris aux "ensembles" du père Papy dont une parente fut cependant mon vaillant prof de physique et chimie). Ce billet me rappelle le "cancre" Gad Elm' invité à Polytechnique...
Fan(e) buissonnièr(e), vos associations d'idées sont quelquefois fort déroutantes, mais je suppose que vous êtes bien d'accord avec notre hôte pour admettre qu'il n'y a de recettes miracles en quelque matière ou lieu que ce soit ?
La question n'est-elle pas : avons-nous souvenir de comment la lecture (ou le calcul) nous furent réellement enseignés ? Y savoir répondre n'est-il pas un mensonge par omission ? Dire la crête de notre mémoire pour ignorer sa profondeur celle qui nous a depuis longtemps abandonnés. Ces deux apprentissages se font - généralement - tellement tôt que tous les éléments maîtrisés ou non qui les permirent nous échappent totalement. Bref, pour moi, bégayer n'est pas vraiment parler.
Oui, ou la sensation, quoique diffuse, que tout serait venu tout seul peu à peu, sans effort ni souvenir, par une sorte de science infuse ? Et puisque bégayer n'est certes pas vraiment parler, que dire alors de l'alchimie tellement complexe du bien écrire ? Est-ce l'espace où le mot "talent" prendrait son seul sens modeste ? L'école, à mon avis, peut servir de base, de rails, mais je pense aussi que tout le reste nous échappera toujours. Heureusement ? Oui, heureusement !