L’heure était à la révision d’un roman du XIXe siècle lorsque de Regardez dans la fêlure (1) je fis lecture. Un passage me précipita contre le zinc d’un café du Commerce cher à notre Marcel national, celui des Mirages. Raphaël Ader, dans son blog édité en m@nuscrit, extime après avoir eu les yeux rivés sur un reportage à propos de l’enseignement en France : « Ce qui me colle littéralement au plafond de surprise, c’est qu’il faut une heure et demie de palabres pour apprendre que, tout doucement, on revient à la division telle que je l’ai apprise, à la lecture telle qu’on me l’a enseignée. Faut-il que ce pays soit dans un état général tel qu’on expose ces solutions de bon sens comme des miracles qu’on devrait cacher pour ne pas faire peur aux non-croyants ! » L’effet de coude propre au comptoir est d’autant plus banal qu’il est exercé par l’ancien du bouge, celui dont la profondeur des rides excuse les ritournelles. Il est de bon ton d'acquiescer, de hocher la tête ou, mieux, de se moquer par quelque perfide ironie et rompre la monotonie des sillons épidermiques. Ce Raphaël, me dis-je, doit avoir une sacrée bouteille pour vanter, par le souvenir qu’il en a, l’enseignement qu’il aurait reçu bien avant les folles années achevant soixante (du XXe non du XIXe !). Surprise, cette bouteille était en plastique ; en ces années il naissait à peine et dût certainement subir l’enseignement qu’il évacua de ses souvenirs. Amusant comme l’apparition de quelques poils aux aisselles peut irrésistiblement donner l’envie de se vieillir et d’adopter prématurément une posture où le radotage approximatif tient lieu de sagesse.

Qui est le plus mal placé pour savoir quel enseignement il reçut ? N’est-ce l’enfant, l’infant, l’élève : celui qui a posteriori en parle ? Les souvenirs sont trop flous — un détail hypertrophié, des plages effondrées — magnifiés parfois, comme cette neige qui — toujours — sous nos latitudes fut abondante lorsque nous étions gamins. De l’A comme âne à Z comme zèbre — souvenir de cet abécédaire qui bien avant la naissance de Raphaël fut sur mon pupitre de 12e — je ne puis déduire que l’ânonnement fut décisif dans l’apprivoisement des caractères qui se lient et s’espacent pour faire ton et sens. Plus tard — l’AOC n’existait guère —, je me souviens de mon jeune frère lisant à haute voix : « vin de table » sans ne l’avoir appris jamais ni bu. Le « vin » ne m’étonna pas, il était servi, la « table » non plus, ses doigts s’y accrochaient, c’est ce petit « de », ce liant, il ne pouvait l’isoler et le lut pour le prononcer avec fierté.

Raphaël, croyez-vous vraiment qu'il existe une méthode pour apprendre à lire ? Une pour opérer une division ? Que vous les auriez connues ! Qu'elles ne puissent être multiples, malhabiles, coexistantes ?

N’est-ce leur croisement volontaire ou fortuit qui fait que nous pouvons goûter à nos lectures et à votre Regardez qui est joliment écrit, mais oh combien de son temps ?

(1) Regardez dans la fêlure, Raphaël Ader, éd. Léo Scheer, 2010.