Cicio avait une amie. C’était une petite chèvre jaune qui se prélassait en marchant comme si elle eût porté des souliers de satin. Elle s’appelait Gheta, c’est-à-dire Marguerite. Gheta ai­mait passionnément son jeune maître ; tantôt elle le suivait comme un chien, tantôt elle prenait les devants au galop, comme si elle eût voulu fuir bien loin, puis elle s’arrêtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n’avait pas encore voulu des embarras de la maternité. Cette position exceptionnelle dans une société où tout le monde avait des devoirs à remplir n’eût pas convenu à tous les chevriers de la montagne. C’était par une permission particulière du maître que Gheta n’était pas sollicitée de renon­cer à un état contraire aux intérêts de la maison. Touchée sans doute de l’indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations, elle payait en gentillesse et en gaîté, l’écot plus sérieux et plus utile que fournissaient les autres chèvres ; aussi apprenait-elle à faire de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrière, ou de sauter par dessus un bâton. Personne ne lui enviait sa position de favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des faiblesses marquées pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de vigne les plus vertes, et lui peignait la crinière avec plus de soin qu’il n’en mettait à se coiffer lui-même. Peut-être cette tendresse réciproque était-elle cause à la fois de l’indifférence du petit chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l’éloigne­ment de Gheta pour le mariage ; car le cœur n’est jamais plus en sûreté contre le trouble des passions que lorsqu’il trouve dans un sentiment doux et pur une occupation suffisante.

Un jour de printemps, Cicio descendait de la montagne pour aller vendre son lait, et saluait le soleil levant à la façon des oiseaux, en chantant à plein gosier. La pluie avait changé en torrents les ruisseaux qui se jettent dans l’Anapo. Un bour­geois de Syracuse, qui revenait de la campagne sur son âne, se trouva pris dans l’un de ces ruisseaux débordés, et sans pouvoir ni avancer ni reculer. Avec l’entêtement et la patience qui caractérisent son espèce, l’âne, immobile au milieu de l’eau, recevait les coups sans broncher, bien décidé à attendre que le torrent se fût retiré. Le bourgeois ayant brisé sa baguette sur le cou de la bête, ne savait plus quel parti prendre, lorsqu’il aperçut au loin notre chevrier, suivi de son petit troupeau. Cicio, entendant des cris de détresse, accourut au secours du voyageur malheureux. Il releva son pantalon au-dessus des genoux et vint prendre l’âne par la bride pour l’obliger à passer le torrent, après quoi le signor et le chevrier se mirent à causer ensemble tout en cheminant.

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in La Chèvre Jaune, 2010.