Mast’André, c’était le nom du bourgeois, exerçait à Syracuse la profession de notaire. Sa charge lui rapportait par année quatre milles tari, c’est-à-dire dix-huit cents livres ; aussi avait-il maison de ville, maison de campagne, et boutique dans la rue Maestranza. Il avait en outre deux servantes à ses gages, deux clercs mal payés, plus un âne en toute propriété. D’ailleurs, au large chapeau de paille qui couvrait son énorme tête, à son ventre proéminent, qui sortait de son manteau, à ses jambes courtes, à ses souliers de castor, à son air majestueux, on le reconnaissait à cinquante pas de distance pour un homme riche et bien nourri.

– Puisque la Madone, disait Cicio, m’a procuré l’honneur de servir votre seigneurie, ce ne doit pas être sans dessein. Votre seigneurie a certainement une femme et des enfants, et l’on voit bien qu’elle est un heureux père.

– Je suis un heureux père, en effet, répondit Mast’André, car ma fille est la plus belle et la plus sage créature qui ait jamais porté le nom d’Angélica ; mais pour le reste tu as deviné tout de travers, puisque ma femme est morte.

– C’est un grand malheur. Votre seigneurie a dû éprouver beaucoup de chagrin de cette mort, et la belle Angélica aura versé bien des larmes. Le chagrin et les larmes font du mal. Il faut boire du lait de chèvre, excellence.

– Si je le voulais, je pourrais boire du lait de chèvre et même du vin ; mais le matin j’ai l’habitude de prendre du café, avant d’entrer dans ma boutique où m’attendent mes clercs.

– Votre seigneurie doit avoir un bel état ?

– Le premier de tous : je suis notaire.

– Excusez mon ignorance ; je ne sais ce que c’est.

– Un notaire est un officier public, qui dresse les contrats de mariage ou de vente, et prête son ministère à certaines transac­tions entre les particuliers ; quant à ton ignorance, c’est un effet de ton peu d’éducation.

– Et de ma naissance obscure, seigneur notaire. Cependant, ma vieille mère m’a raconté bien des choses. Elle m’a dit que, du temps du roi Hiéron, il existait un million et demi d’habi­tants à Syracuse, où l’on en compte à peine quinze milles aujourd’hui. Je sais encore que, dans ce vaste chaos de ruines sur lequel nous marchons, était jadis le palais du seigneur Jupiter et celui de la riche princesse Junon. Je sais que les Athéniens, sous la conduite du calife Almanzor, ont ravagé trois fois notre pays et brûlé la maison de la belle Diane, malgré les prodiges de valeur du général Archimède et les prières de Saint-Agathocle, qui devait être un évêque fameux ; c’est pourquoi je déteste les Napolitains, les Athéniens, et gé­néralement tous les adorateurs de Mahomet.

– Je crois que tu es dans l’erreur, répondit Mast’André. Le calife Almanzor commandait une armée de Sarrazins et non pas d’Athéniens. Quant aux gens de Naples, je ne pense pas qu’ils soient musulmans, puisque leur ville est sous la pro­tection de saint Janvier. Tu peux regretter néanmoins qu’il n’y ait plus, comme autrefois, un million et demi d’habitants à Syracuse, car les notaires gagneraient bien plus d’argent.

– Et les chevriers vendraient mieux leur lait. Au lieu de mourir de faim, ils ne songeraient qu’à chanter et faire l’amour, comme du temps de Théocrite, ce gentil poète qui fréquentait les bergers.

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in La Chèvre Jaune, 2010.