Cicio se mit à réciter en dialecte sicilien quelques passages des idylles de Théocrite, et Mast’André ne s’aperçut point qu’il estropiait souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le chevrier arrivèrent au quartier d’Ortigia, triste et dernier reste de la magnifique Syracuse. Mast’André s’arrê­ta devant un café : un garçon lui servit du café noir, qu’il but sans descendre de son âne, suivant la mode du pays. Il se rendit ensuite à sa maison de la rue Maestranza, sur le devant de laquelle était située sa boutique de notaire. Une table ronde couverte de papiers, quelques rayons chargés de cartons pou­dreux et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette boutique. Au-dessus de la porte vitrée, deux énormes cornes de bœuf présentaient leurs pointes menaçantes, préser­vatifs nécessaires de la jettatura et de toutes les influences pernicieuses. Il était à peine sept heures du matin, et déjà les clercs assidus feignaient de travailler sur leurs pupitres, fixés au mur par des crochets. La grand’porte de la maison était ouverte, et Mast’André entra dans la cour, où un myrte centenaire couvrait de son ombre des résédas, des aloës et beaucoup d’orties. Une servante vint aider le patron à descendre de son âne, et se mit à crier d’une voix glapissante :

– Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne.

Aussitôt une jeune fille pétulante s’élança dans les bras du vieux Mast’André. Angélica, ou, par diminutif, Cangia, était une de ces fleurs précoces que la force des climats méridio­naux développe avec impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d’une grandeur démesurée, l’enfance et la puberté se disputaient encore. Sa taille haute et les lignes régu­lières de ses formes contrastaient singulièrement avec la vivacité de ses mouvements. À sa peau brune et à la longueur un peu étrange de ses dents, on reconnaissait que huit siècles n’avaient pas encore effacé en Sicile les traces du sang arabe. Comme si elle eût deviné les mœurs des femmes orientales, la belle Angélica aimait à cacher son visage dans les plis de sa mante noire, et, quand elle allait à l’église, on l’aurait prise vo­lontiers pour une héroïne de Dervis Moclès courant à quelque aventure mystérieuse.

Mast’André n’avait point remarqué que le petit chevrier l’avait suivi jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bon­homme embrassait sa fille, Cicio ayant demandé un verre à la servante, trayait paisiblement une de ses chèvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une assiette, et l’offrit à la jeune fille, en prenant, sans y songer, une de ces poses de bas-relief antique.

– Qui est ce garçon-là ? dit la belle Cangia en rougissant.

– On n’a que faire de ton lait de chèvre, s’écria le père.

Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose académique et continuait à présenter l’assiette d’un air impas­sible.

– Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous em­brasser, serait encore à cette heure dans les eaux débordées de l’Anapo. Tout service mérite une récompense : faites-moi la grâce de boire ce verre de lait.

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in La Chèvre Jaune, 2010.