La jeune fille prit le verre et le vida lentement en regardant le chevrier. De son côté Cicio tenait ses regards invariablement attachés au visage de la belle Cangia, épiant avec une attention extrême les moindres jeux de cette physionomie mobile. On ne saurait imaginer jusqu’où peut aller le langage des yeux lors­qu’on n’a pas vu des Siciliens converser ainsi entre eux. C’est tout une science qui échappe à l’homme du Nord, dont les sens endormis n’ont qu’un vocabulaire borné. Entre deux Siciliens des étincelles semblent jaillir et porter d’une cervelle à l’autre des idées que nous ne pourrions exprimer sans le secours de la parole. Un meurtre, un vol, une fourberie sont proposés, ac­ceptés et convenus tacitement par un clignement d’yeux, à la barbe d’un étranger, avant qu’il en ait le plus léger soupçon. Cette faculté du langage muet engendre en Sicile bien des petites conspirations et fait marcher en poste l’amour, cet éter­nel conspirateur. Mast’André, qui était du pays, remarqua des signes d’intelligence entre sa fille et le chevrier ; mais il ne de­vina point ce qu’avaient rapidement échangé Cicio et Cangia. Comment pourrais-je savoir ce que s’étaient dit ces enfants, si le regard intéressé d’un père ne l’avait pas compris ? Il est certain qu’une complicité soudaine s’était établie entre eux. Quant à leurs sentiments, il faut espérer que la suite de cette histoire les fera connaître.

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in La Chèvre Jaune, 2010.