Le lendemain et les jours suivants, le petit chevrier ne manqua pas de revenir à sept heures du matin chez le notaire, et jamais on n’eût deviné qu’il fût capable d’adresser des discours pathétiques aux objets inanimés, tant il paraissait maître de lui-même. Gheta déploya son savoir et ses grâces, en sautant dans un cerceau, en désignant la plus belle personne de la compagnie, le plus riche seigneur ou la servante la plus paresseuse, au grand divertissement de toute la maison de Mast’André. Elle marqua même l’heure qui sonnait à la pendule, en frappant la terre de son pied droit, si bien que Cicio aurait pu se faire passer pour un sorcier. Quand le répertoire des tours et gentillesses était épuisé, on y revenait avec un plaisir toujours nouveau, et à la fin de chaque séance la belle Angélica donnait une récompense au petit chevrier, en le priant de ramener le lendemain la chèvre merveilleuse.

Un jour que Cicio arriva chez Mast’André plus tôt qu’à l’ordinaire, il trouva la jeune fille assise sous le vieux myrte. Sans doute ce tête-à-tête n’était pas l’effet du hasard seul, et les dialogues muets avaient préparé l’occasion, car Cicio ne parut pas étonné de cette rencontre. Il courut tout droit à sa maîtresse, et lui dit avec un accent plein d’énergie :

– Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m’ont dit vos yeux.

– Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux n’ont point menti : je suis à toi.

– Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier ?

– Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d’Alexandre et la couronne de César. À quoi donc penses-tu ? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais monté sur un trône d’ivoire. Non, ce n’est point un vil métier que le tien. De grands hommes ont mené leurs chèvres aux champs du temps de nos pères. Ton ignorance, dis-tu ? ne t’en embarrasse pas : je t’apprendrai à lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux ; je te donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin. Qu’y a-t-il entre nous ? la volonté de Mast’André : rien de plus. Reculerons-nous devant un seul obstacle ? Tu as une mère ; dis-lui de venir demander ma main. Nous saurons par là jusqu’où vont les difficultés. Qu’on m’oppose une barrière, je monterai sur les toits ; une montagne, je m’élèverai par dessus les nuages. Je te le répète : je suis à toi. S’il n’y a pas d’autre ressource, je te suivrai comme ta chèvre jaune, car tu m’as apprivoisée aussi bien qu’elle. Mais nous n’en sommes pas là. Voici mon père qui vient ; ne bouge pas, et garde notre secret.

Tandis que sa maîtresse débitait cette tirade avec une pétulance passionnée, Cicio eût merveilleusement représenté la figure du jeune David triomphant, car au fond de son cœur sonnaient le sistre et les clairons. Au dernier mot prononcé par Angélica, il reprit sa mine impassible et se retourna pour saluer Mast’André. Quand la chèvre jaune eut donné sa représentation quotidienne, la jeune fille cueillit une petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant Cicio jusqu’à la porte de la rue :

– Ne parle plus, lui dit-elle, de misère et de vil métier. Reconnais à ce signe ce que tu es dans ma pensée.

Angélica déposa la couronne de myrte sur la tête de son amant et rentra dans la maison en courant.

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in La Chèvre Jaune, 2010.