La publication prochaine de La Chèvre jaune, ayant la Sicile de 1848 pour décor, et ma décision de vivre encore un peu plus à l'Ouest (1) m'ont décidé : relire le Kitâb Nuzhat al-mushtâq fî-khtirâq al-afâq (L'Agrément de celui qui est passionné pour la pérégrination à travers le monde) composé par celui qui est appelé communément Idrîsî pour le roi normand Roger II de Sicile au milieu du XIIe siècle. Ce livre fut opportunément réédité par GF Flammarion en 1999 sous le titre : Idrîsi, la première géographie de l'Occident, il reprend la traduction du chevalier Jaubert revue par Annliese Nef.

M'y plonger à nouveau me permit, au-delà de l'aspect fastidieux des distances topographiques, d'apprécier une déformation du monde autre que celle à laquelle nous sommes habitués. Aujourd'hui, pour simplifier à l'extrême, le monde est ce que Google maps révèle avec une précision extrême de certains détails toponymiques (pour être poli) et le flou ocre dans lequel subsiste des territoires mal connus de ceux dont le pouvoir est de cliquer. Une permanence pourtant relie ces deux mondes, celui du subtil et brillant Idrîsî et les ingénieux Larry Page et Sergey Brin : celle des préjugés et de leur colportage. Je ne parlerai pas aujourd'hui de celles des seconds – nous la vivons tous les jours – mais relèverai juste ce passage du Kitâb :

Abordant le sixième climat, première partie : itinéraires de la Bretagne qui va de l'Anjou au Finistère, de Saint-Michel à Sées, Idrîsî, curieusement (2), qualifie les habitants :

« Les habitants y sont généralement ignorants et la grossièreté de leur caractère est manifeste. »

Suivent quelques considérations géographiques amusantes et, hors clichés, assez instructives :

« Ces pays sont tous fertiles, luxuriants, et le souci des affaires y est réduit. Comme ils sont baignés du côté du couchant par la mer Ténébreuse, il y arrive continuellement des brumes, des pluies, et le ciel y est toujours couvert, particulièrement au-dessus des localités littorales de cette mer.

Les eaux de cette dernière sont épaisses et de couleur sombre, les vagues s'y élèvent d'une manière effrayante. Sa profondeur est considérable et l'obscurité y règne continuellement. La navigation y est difficile, les vents impétueux, et, du côté de l'occident, les bornes en sont inconnues.

Il y existe quantité d'îles inhabitées. Peu nombreux sont ceux qui osent s'y hasarder, et ceux qui le font, bien que doués des connaissances et de l'audace nécessaires, ne font que caboter sans s'éloigner de la terre ; encore le temps favorable pour ces expéditions se borne-t-il aux mois d'août et de septembre (...).

Malgré tout ce que cette mer présente d'effrayant, et malgré l'épaisseur de ses vagues, elle contient beaucoup de gros poissons, et on s'y livre à la pêche dans des lieux connus. On y trouve aussi des animaux marins d'une grosseur tellement énorme qu'ils ne peuvent être décrits et dont les habitants des îles intérieures emploient les os et les vertèbres en guise de bois pour construire leurs maisons. Ils en font aussi des massues, des javelines, des lances et des poignards. Ils utilisent les perles trouvées dans ces animaux comme une monnaie. Ils en tirent aussi des sièges, des échelles, et, en général, tous les objets qu'on fabrique ailleurs avec du bois. »

La grossièreté de mon caractère, nul doute, trouvera matière à s'épaissir !

Amusant, aussi, ces rappels de la taille et de l'importance de certaines villes du territoire qu'actuellement nous appelons France.

Sans surprise, nulle mention de Lille.
Sans surprise non plus, « Arras, ville magnifique, bien peuplée, industrieuse, commerçante, active, à la tête de vastes districts et circonscriptions (...).
Plus curieux, Paris : « Cette ville, de grandeur médiocre, environnée de vignobles et de vergers, est dans une île de la Seine, fleuve qui l'entoure de tous côtés ; elle est extrêmement belle et bien fortifiée. »
Étonné par « Marseille est une ville petite, mais de caractère urbain ; elle est entourée de vignobles et de champs cultivés. Elle est bâtie sur le versant d'un monticule de terre qui surplombe la mer », mais aussi par : « Vienne (...) Lyon (...) sont petites, mais ont un caractère urbain. » alors que « Bourges est l'une des principales ville de France. »
Sidéré par « Sées, grande ville qui fait partie de la France dont elle est une des villes les plus importantes, prospère, entourée d'un territoire fertile, luxuriant, très productif, bénéficiant de toutes sortes de bienfaits et couvert de vergers, de cultures et de vignobles contigus. »
Et d'autres qui me paraissent « naturels » : « Rennes (...) est prospère et ses ressources sont abondantes », « Saint-Michel, ville célèbre, moyenne, qui a tous les attributs d'une ville, est entourée de vignobles et de vergers et où il existe une église très fréquentée et très riche car elle est dotée de nombreux biens et main-morte. », Reims « ville considérable, prospère, sur les bords d'une rivière, entourée de vignobles, de vergers, de cultures, surtout céréalières, et de troupeaux », Rouen « ville très importante et très célèbre, sur la rive orientale du fleuve », « Angoulême est une ville considérable, florissante, entourée d'une forte enceinte et de champs cultivés fertiles. », « Bordeaux est une ville parfaite, renfermant toutes les ressources qui procurent le bien-être et où l'on trouve des fruits en quantité. »

Et penser que vu d'Abū Ẓaby, il est des clochemerles qui s'ignorent.

(1) même lorsqu'on l'est, nous trouverons toujours quelqu'un qui le sera un peu plus.
(2) il ne le fait guère pour les autres climats.