De retour à son village, le petit chevrier employa toutes les ambages et précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n’était pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre à Syracuse et n’avait pas une idée nette de ce qu’on fait dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu’elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu’on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper, puisqu’il était assez fou pour donner son argent en échange d’un peu de lait ; tout montagnard, au contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d’aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c’étaient des Carthaginois, contre lesquels la révolte était légitime.

– Mon fils, dit la vieille à Cicio, s’il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage ; mais j’exige que ta femme te suive dans la montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.

– Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n’allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d’obstacles à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d’emmener ma femme où il me plaira.

– Ne crains rien, reprit la mère ; je saurai m’y prendre avec l’habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t’aime ; le plus difficile est fait.

Le lendemain, dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d’une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C’était une façon recherchée de couvrir la moitié de ses jambes ; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu’aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d’homme ; son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d’un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagnée de son fils. Les gens qu’elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la porte d’Ortigia se permit un léger sourire ; mais la vieille lui lança un regard si terrible et si fier, qu’il baissa les yeux. Cicio ayant indiqué à sa mère la maison de Mast’André, partit suivi de ses chèvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit point. Au bout d’une minute, la vieille frappa de son bâton contre la porte en criant d’une voix sinistre :

– Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici ?

– Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît ; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix : on vous donnera du pain un autre jour.

– Accident sur vous ! répondit la vieille. Je ne demande point l’aumône, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont Rosso pour lui parler d’affaires de conséquence.

La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast’André arriva les mains dans les poches et le cure-dent à la bouche.

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in La Chèvre Jaune, 2010.