Sans avoir la conscience de son origine, dona Barbara était un rejeton de cette race civilisée qui rendit la liberté à des prisonniers par admiration pour les vers d’Euripide. Le culte de l’éloquence est inné en Sicile, et le guide qui fait un marché avec un étranger ne croirait pas mériter son pourboire s’il ne l’enlevait par un effort de rhétorique.

– Seigneur notaire, dit la vieille, vous dont la sagesse est fameuse dans le monde entier, vous qui exercez la noble profession de donner des conseils aux mères de famille, prêtez-moi les lumières de votre esprit.

– Volontiers, interrompit Mast’André ; mais il faut me payer mes consultations, car j’ai acheté fort cher mon privilège. Si vous avez quatre tari à m’offrir, je vous donnerai tant de bons avis que vos affaires en iront bien.

– Ce serait grand dommage, reprit la vieille, si, faute de quatre tari, ma bouche se fermait et vos oreilles refusaient d’entendre des révélations qu’il vous importe de connaître. Apprenez, seigneur notaire, qu’une jeune fille de cette ville est éperduement amoureuse d’un garçon de nos montagnes. Le père de la demoiselle ne voudra point d’un gendre sans argent, et la mère du jeune homme craint pour son fils la corruption des villes. Cependant l’amour va croissant, et si les parents ne s’entendent, ils perdront leurs enfants et se trouveront seuls sur la terre. Que doivent-ils résoudre, sage Mast’André ? prononcez vous-même, et ce que vous ordonnerez sera fait.

Liona Barbara employait le subterfuge par lequel Annibal avait annoncé à son gouvernement sa première défaite ; mais le notaire, au rebours du sénat de Carthage, ne donna point dans le piège oratoire :

– Que la mère, dit-il, retienne son fils dans les montagnes, et que le père enferme sa fille dans un couvent. Voilà ce que ma sagesse ordonne. Payez-moi ma consultation, et que Dieu vous conduise.

– Point d’argent, s’écria la vieille avec véhémence ; point d’argent pour un avis aussi mauvais, car le jeune homme est Cicio, le beau chevrier, et la jeune fille est la tendre Cangia, cette douce colombe blessée que rien ne saurait plus guérir de son amour.

– Je m’en doutais, reprit Mast’André ; mais il y a remède à tout, hormis à la mort. J’enverrai ma fille à Taormine, et je donnerai tant de coups de bâton à l’amoureux que je le guérirai de sa passion.

Cicio, qui venait d’entrer dans la cour avec ses chèvres, entendit cette sentence accablante, et la belle Cangia, debout derrière son père, se mit à pleurer.

– Qu’on m’enferme dans un couvent, s’écria la jeune fille, qu’on me creuse une tombe et qu’on m’arrache le cœur, je t’aimerai encore, ô mon cher Cicio. Tu es trop beau, tu as trop de grâce, ton parler est trop doux pour que je t’oublie jamais.

– Moi, dit Cicio en levant une main vers le ciel et posant l’autre sur son cœur, je veux qu’on me pende à un gibet, que tous les fusils de Naples soient ajustés sur ma poitrine, qu’on me brûle tout vif, qu’on me mette à la question, et que mon corps soit partagé en mille portions ; je veux que l’on me tue, et je sortirai du cimetière pour répéter aux oreilles de mes bourreaux : J’adore la charmante Cangia.

C’est la chose la plus commune du monde, dans les fictions du théâtre et la plus rare dans la réalité, que de voir deux amants se jeter dans les bras l’un de l’autre, et se tenir embrassés jusqu’à ce que leurs tyrans les séparent. Il faut que la passion soit bien grande pour que la jeunesse en vienne à cette extrémité de surmonter le respect, la crainte et la pudeur ; mais, sous le 38e degré, les cœurs sont brûlants, et l’amour, les yeux couverts de son bandeau, marche guidé par un autre aveugle, le délire. La belle Cangia courut à son amant ; Cicio la reçut éperdue entre ses bras, et tous deux pleurèrent à chaudes larmes, en se prodiguant les serments et les caresses. Mast’André criait comme un aigle en furie, et la vieille montagnarde riait aux éclats en dansant un pas de sorcière.

– Ils seront unis, chantait Barbara, ils seront unis les jeunes amants. Bénissez-les, sainte Venus ; protégez-les, sainte Proserpine ! Ô merveille de l’amour : la fille d’un puissant notaire pressée sur le cœur d’un simple chevrier ! À la mort seule il n’est point de remède ; il en est à tous les autres maux. Le notaire l’a dit lui-même, et c’est la vérité ; car il mourra, l’injuste père, et je mourrai aussi, vieille Barbara ; mais les enfants vivront pour s’aimer, et la marmite sera toujours pleine, et les jeunes époux danseront à se briser les reins, tandis que je dormirai avec une grosse pierre sur l’estomac. Aujourd’hui on crie et on pleure ; mais la mort ramènera le silence et puis la paix et le bonheur. Partons, mon fils ; retournons dans nos montagnes, et si ton cœur est malade, console-toi en songeant que ta maîtresse a bu comme toi dans la coupe empoisonnée.

– Va-t'en, Cicio, dit la belle Cangia, car mon père pourrait te battre, et j’en mourrais de douleur.

La jeune fille tira violemment l’épingle d’argent qui ornait ses cheveux, détacha le ruban de sa ceinture et donna ces gages de sa tendresse au petit chevrier ; puis elle remonta dans sa chambre en poussant des sanglots à fendre les pierres. Cicio, emporté par son désespoir, se sauva en courant comme un fou, et chercha un coin solitaire où il pût se lamenter commodément. La chose n’était pas difficile à trouver : depuis quelque mille ans on n’a pas vu de foule dans les rues de la pauvre Syracuse. Notre héros souleva des tourbillons de poussière en passant le long des remparts ; des chiens couchés à l’ombre d’un mur aboyèrent après lui ; des enfants qui jouaient sur le seuil d’une maisonnette délabrée le suivirent du regard avec étonnement, et il arriva au bord de ce bassin tout encombré de ruines qui porte encore le nom de fontaine Arétuse. Deux nymphes en chemise, plongées dans l’eau jusqu’aux genoux, lavaient du linge qui avait grand besoin de cette opération. Cicio reprit sa course et acheva le tour de la ville, toujours éperonné par son désespoir. Il tomba enfin accablé de douleur dans l’enceinte du Prytanée. Quand il eut bien pleuré, la face contre terre, le petit chevrier se sentit touché à l’épaule. Il releva la tête et vit auprès de lui sa chèvre jaune qui le regardait d’un air de blâme et de reproche.

– Tu as raison, Gheta, lui dit-il : cette conduite est indigne de ton maître. Ce n’est pas en pleurant comme une femme que j’apprivoiserai la fortune. Courons ensemble après elle. Cherchons-la dans les grandes villes qu’elle habite. Fuyons bien loin de l’ingrate Syracuse. Voyageons par tout l’univers, c’est-à-dire d’un bout à l’autre de la Sicile, et nous reviendrons peut-être aussi riches que Mast’André lui-même.

L’espérance s’étant glissée dans le cœur de Cicio, il se releva plus calme et s’achemina vers son village en préparant dans sa tête les entreprises les plus hardies.

précédent - suivant

in La Chèvre Jaune, 2010.