Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amèrement à son fils de se laisser dépouiller par les Carthaginois ; mais, comme le sergent la menaça de l’arrêter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et se mit à filer en chantant d’une voix lugubre la complainte sicilienne de Dona Carmina.

Le petit chevrier appela sa chèvre jaune, et sortit entouré des gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore une fois sa maisonnette, et il aperçut la vieille Barbara qui, par une lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son antique carabine de famille ; mais Cicio, sans changer de visage, se plaça derrière l’étranger, de façon à le couvrir de son corps, jusqu’à ce qu’un détour du chemin eût mis les gendarmes à l’abri de tout danger.

Ce n’était pas par résignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des étrangers, il n’attendait au contraire que des iniquités. Il n’obéissait qu’à sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une résolution, il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut prise pour de la douceur et lui épargna les mauvais traitements dont les agents de la force publique n’étaient pas avares dans le pays du pauvre Cicio. Il fit donc tranquillement son entrée à Syracuse, au milieu des gendarmes et suivi de sa chèvre jaune. On le conduisit chez le juge ordinateur.

– Scélérat ! s’écria impétueusement le seigneur juge, dont la modération n’était pas la plus belle vertu ; je te ferai lier avec des cordes ; je te ferai donner cinquante coups de bâton, et enfermer dans une prison où tu n’auras point d’eau à boire que tu n’aies avoué ton crime ; ainsi parle vitement ; je n’ai pas de temps à perdre.

– Excellence, répondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel crime je suis accusé.

– Il ne s’agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si tu l’as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond ? Je te commande d’avouer que tu l’as commis, et prends garde à ce que tu vas répondre.

– Votre excellence se trompe en m’appelant impie : je fais mes prières et je vais à l’église. Je n’ai volé personne, et, pour un vagabond, comment le serais je, puisque j’ai une chaumière à cinq milles d’ici, dans la montagne ?

– Le gueux m’interroge, je crois ! dit le seigneur juge. C’est moi qui dois t’interroger. Dépêche-toi d’avouer, afin qu’on te punisse.

– Je n’ai mérité aucune punition.

– Et qu’importe, pourvu que tu serves d’exemple ?

– Je supplie votre excellence d’avoir pitié de moi.

– Ne me fais pas parler de choses étrangères au procès.

– Seigneur, je suis innocent.

– Tu vas bien voir que tu n’es pas innocent. Qu’on le mène en prison et qu’on enferme aussi la chèvre.

Les gendarmes emmenèrent Cicio, et après le départ du prévenu, le seigneur juge, encore agité par la colère, répéta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes :

– Qu’on le mène en prison !... Il verra bien qu’il n’est pas innocent...

Qu’on enferme aussi la chèvre...

Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s’était senti au pouvoir de l’ennemi, et il avait pensé que son innocence ne lui servirait à rien ; aussi ne songea-t-il plus qu’aux moyens d’échapper à la fureur des Carthaginois.

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in La Chèvre Jaune, 2010.