Dans le sud de la Sicile, les routes n’existent point. On passe à travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est étonné de trouver au bout de ces déserts des villes considérables, d’où on ne sort pas sans péril. Quant aux modes de transport, ils se réduisent à deux, les mulets et la lettiga, espèce de boîte incommode, exposée à verser, et qu’on suspend sur le dos des mules au moyen de deux traverses. La seule manière vraiment sûre d’aller d’un lieu à un autre c’est de se servir de ses jambes. Cette manière étant aussi la plus économique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expédier le petit chevrier à Noto entre deux fantassins.

Quand une passion ne trouble point son caractère, le Napolitain est le meilleur homme du monde. Si son naturel n’est pas endommagé par la vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidité, ni par l’instinct du vol et de la fourberie, ni par l’intérêt personnel ou les préjugés de l’ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers disposé à lier conversation. La facilité de mœurs est telle dans le royaume de Naples, que les galériens eux-mêmes vivent doucement et familièrement avec leurs gardiens ; sauf l’obligation de porter l’habit jaune et la chaîne au pied, les condamnés mènent la vie de tout le monde, et il n’est pas rare de voir des soldats attendre patiemment devant un café que le galant’uomo confié à leur garde ait achevé de prendre une glace.

Les deux fantassins chargés de conduire le petit chevrier n’avaient pas contre le prévenu la même animosité que les gendarmes. On ne leur avait point défendu de parler à leur prisonnier, et d’ailleurs, c’eût été une recommandation inutile, attendu que la langue d’un bon Napolitain ne se repose jamais. Le voyage était de huit lieues, et déjà, au bout d’une heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant bonnement de la peine qu’ils avaient à comprendre son dialecte mélodieux. De Syracuse à Noto, le rivage de la mer sert à la fois de guide et de chemin. On ne voit devant soi que des sables, coupés par des rivières qui descendent des montagnes.

Les sons d’une cornemuse ou les clochettes des vaches vous indiquent de temps à autre que ce pays n’est pas absolument abandonné ; mais vous ne trouvez pas une maison ni un arbre pour vous abriter contre l’ardeur du soleil. Cicio, suivi de sa chèvre, marchait résolument entre les deux fantassins par vingt degrés de chaleur, et faisait sortir des touffes d’herbes, dont la plage était marquetée, des milliers de lézards et d’insectes bourdonnants. La mer, endormie, traînait mollement ses lames sur le sable en produisant un bruit semblable à l’explosion d’une fusée volante. L’un des soldats napolitains, entendant des grelots résonner derrière lui, dit à son camarade d’un air satisfait :

– Nous allons avoir de la compagnie.

En effet, un vieux muletier de Noto, qui avait conduit du monde à Syracuse la veille, retournait chez lui avec ses deux mules chargées d’une lettiga. Quand il eut rejoint les trois voyageurs, il marcha au pas militaire à côté d’eux, et dit gaîment aux soldats :

– Signori, je vous souhaite une heureuse journée. Il me paraît que vous menez ce joli garçon où il n’a pas envie d’aller.

– Eh ! répondit l’un des fantassins, nous faisons ce qu’on nous commande.

– Vous avez raison. Quel crime a donc commis ce bambin ?

– Il dit qu’il ne sait point son crime ; mais la chose est consignée sur des papiers que j’ai dans ma poche, et je connaîtrais déjà le cas si je savais lire. Que voulez-vous ? Un fantassin n’est pas un docteur.

– Et les docteurs seraient de mauvais fantassins. Afin d’amuser le chemin, je vous conterais bien l’histoire de la dame Coletta, pour peu que vous m’en fissiez la demande.

– Contez-nous cela, quoiqu’un verre de limonade fût plus à propos qu’une histoire.

– De la limonade, reprit le muletier, par cette chaleur, ce serait fait pour vous ôter les jambes. Prenez cette gourde, et vous y trouverez un vin del Greco qui vous pousse un homme fatigué à quinze milles sans qu’il sache comment.

Les deux soldats burent quelques gorgées de vin et passèrent la gourde à Cicio, après quoi le muletier commença le récit diffus et incompréhensible de l’aventure de la dame Coletta. Lorsqu’il vit les deux fantassins occupés à suive avec application le fil embrouillé de son histoire, le narrateur, qui n’avait point encore regardé Cicio, tourna son visage du côté du prisonnier en fermant son œil gauche, ce qui voulait dire :

– Je me moque de tes gardiens. Entendons-nous ensemble.

Cicio abaissa imperceptiblement l’une de ses paupières, et ce fut comme s’il eût répondu :

– J’ai compris.

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in La Chèvre Jaune, 2010.