Le muletier, regarda les montagnes, comme pour demander au prisonnier s’il voulait tenter de s’évader, et Cicio frappa sur son genou pour assurer qu’il avait de bonnes jambes. Après ce dialogue muet, l’histoire de la dame Coletta se trouva finie un peu brusquement.

– Signori, dit le muletier, quand nous serons à deux milles d’Avolo, il ne faudra point bavarder, car le passage est mauvais. On y a tué un de mes confrères la semaine dernière.

Les soldats ouvrirent de grands yeux, et le nez du muletier, en se tordant d’un air narquois, dit clairement à Cicio que ses gardiens n’étaient pas fort braves.

– Mais, reprit le vieux Sicilien, je ne vous quitte point, et je passerai à l’ombre de vos fusils. Ça, dites-moi : sont-ils animés, ces fusils ?

– Le mien, répondit l’un des Napolitains, est animé par une charge de poudre et une balle ; mais celui de Giovanni est endormi.

– Eh bien ! Signor Giovanni, je vous avertirai du moment où il sera prudent de briser une cartouche. Un oiseau de mer s’approchait de la côte en volant lourdement ; le muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait à aiguillonner ses mules.

– Signor soldat, dit-il, voilà une bonne pièce à faire bouillir dans un pot. Tirez un peu en ajustant l’oiseau à la tête, et vous le toucherez dans les ailes.

Le Napolitain tira sur l’oiseau et le manqua.

– Par Bacchus ! s’écria le Sicilien, la balle a glissé sur les plumes, aussi vrai comme il l’est que je m’appelle Trajan. Armes à feu, armes peu sûres ; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui appartiennent au hasard.

Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l’occasion favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s’il devait tenter de s’enfuir ; mais don Trajan lui fit signe d’attendre encore ; le muletier posa le bout de sa perche sur le numéro de la lettiga, ce qui signifiait : « Il ne faut pas me compromettre », et il entonna la chanson catanaise : Talé cornu mi penninu, que tout le monde chantait alors en Sicile. La chèvre jaune, habituée à danser sur l’air de cette popolana, se dressa sur ses pieds de derrière en secouant ses cornes. Don Trajan s’arrêta, comme frappé d’étonnement, et prit à part les deux soldats.

– Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez à Noto. Ce garçon-là est un sorcier, et sa chèvre n’est autre que le diable auquel il a vendu son âme.

Le muletier appuya cette révélation d’un signe de croix.

– Jeune homme, dit-il ensuite à Cicio avec un clignement d’yeux significatif, je gage que tu n’as pas fait asperger ta chèvre d’eau bénite le jour de Pâques, comme le doit un chevrier bon chrétien.

– Il est vrai, répondit Cicio, ma chèvre est savante et n’a pas besoin d’aller au catéchisme. L’eau bénite l’incommode : mais, si je voulais traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l’affaire d’un moment.

– Et pourquoi te laisses-tu conduire à l’intendance ?

– Parce qu’il ne me convient pas de m’échapper ; car je le pourrais assurément. Je pourrais être au sommet du mont Rosso, ou de l’Etna dans cinq minutes ; je pourrais vous dire, ainsi qu’à ces deux honnêtes militaires, ce que vous avez dans l’esprit, ou bien les noms de vos parrains et marraines, ou encore quelle année et quel jour vous mourrez.

– Quoi ! comment ! reprit le vieux Sicilien en feignant la plus grande surprise, est-ce que tu saurais me dire ce que j’ai là dans la poche de ma veste ?

Don Trajan fit avec ses lèvres la moue d’un homme qui fume ; et Cicio, appliquant son oreille contre le museau de sa chèvre, répondit aussitôt :

– Gheta dit que vous avez dans votre poche une pipe.

– Ô l’étrange chèvre ! s’écria le muletier, en montrant sa pipe. En vérité, je n’aime pas ces sortes de prodiges. Cela confond toutes mes idées. Jeune homme, je ne t’envie point tes connaissances ; elles te coûteront trop cher. Mais tu ne pourrais pas deviner le nom de mon cousin le contrebandier. Cicio causa tout bas avec sa chèvre, et dit avec assurance :

– Si votre cousin ne s’appelle pas Joseph, il ne s’en manque pas de plus de deux notes ; et, quant à sa profession, Gheta certifie qu’elle est mal vue des gens du roi.

– Vive Dieu ! s’écria le muletier, c’est cela même ; sauf les deux notes, le nom de mon cousin est bien Joseph, et la contrebande est un métier périlleux, comme le dit la chèvre. Seigneurs fantassins, je vous demande pardon de vous fausser compagnie ; mais les chemins sont assez mauvais sans qu’on s’amuse encore à voyager avec le diable. Le gouvernement de là-bas vous paie pour avoir plus de courage qu’un muletier. Que le ciel vous conduise ! moi je crains la chèvre jaune et je m’en vais. Le vieux Trajan fit trois signes de croix, piqua ses mules du bout de sa perche, et partit en courant ; à peine avait-il cent pas d’avance, que Cicio se tourna vers ses deux gardiens et leur dit avec la fierté d’un véritable magicien :

– Étrangers, si vous n’étiez forcés d’obéir à vos maîtres, je vous changerais en poissons et je vous jetterais dans cette mer. Retournez à Syracuse, et dites au Carthaginois ordinateur qu’on priera Dieu pour lui le jour des Morts de cette année.

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in La Chèvre Jaune, 2010.