Cicio poussa le cri guttural auquel sa chèvre obéissait, et courut de toutes ses jambes vers les montagnes. L’un des soldats voulut le poursuivre ; mais en moins d’une minute, il comprit que ses efforts étaient inutiles, et revint vers son compagnon. L’autre soldat essaya de charger son fusil ; mais le fuyard était déjà hors de portée. Les deux fantassins s’arrêtèrent paisiblement à regarder le petit chevrier sauter par dessus les buissons et les cactus ; ils le virent bientôt grimper parmi des rochers et s’enfoncer dans un ravin, où il disparut, toujours suivi de la fidèle Gheta qui galopait derrière lui.

– Par saint Janvier ! dit l’un des soldats, si l’on nous donne un sorcier à mener en prison, et que le diable nous l’enlève, ce n’est point notre faute.

– Le seigneur juge n’avait pas songé que cette chèvre jaune était Satan lui-même, et à présent la chose n’est plus douteuse.

– Si peu douteuse que j’ai vu le sorcier à plus de mille coudées dans les airs, à cheval sur sa chèvre qui avait des ailes longues comme ce fusil.

– Et moi, ne l’ai-je pas vu, comme je te vois, se précipiter du haut des nuages dans un trou d’où sortaient des flammes ?

– Notre rapport établira le fait, et si l’on nous met en prison, nous jouerons à la murra.

– Et la petite Cattina nous apportera des figues d’Inde et des graines de citrouille.

Les deux fantassins retournèrent tout doucement à Syracuse, en préparant leur véridique rapport. Sans trouver leur récit absolument dénué de vraisemblance, le seigneur-juge les appela sots et maladroits. Il envoya le dossier de Cicio à Noto, avec l’épingle d’argent et la ceinture, plus un procès-verbal des circonstances de l’évasion. Les deux soldats furent mis en prison, et la petite Cattina leur apporta des figues d’Inde et des graines de citrouille, qui les consolèrent amplement de leur disgrâce. Mast’André apprit ces détails chez le limonadier, de la bouche même du seigneur-juge, et il se caressa le menton d’un air satisfait en répétant plusieurs fois :

– Contumace, voleur, sorcier, peu importe le titre que mérite ce pendard de chevrier, pourvu qu’il ne puisse plus reparaître à Syracuse.

– C’est à moi que vous devez votre tranquillité, lui dit le juge. C’est de cette tête-là qu’est sorti l’heureux expédient. Réjouissez-vous donc d’avoir pour ami et compère un homme ingénieux, car, sans moi, Dieu sait ce qu’allait devenir la belle Angélica.

– Seigneur juge, répondit Mast’André, Angélica aurait toujours été ma fille ; je dis la fille de Mast’André, le plus riche notaire de Syracuse. Je l’ai engendrée et fait mettre au monde par ma femme. Laissons à chacun son mérite, s’il vous plaît. Si vous êtes un habile magistrat, je suis un hardi notaire ; vous êtes un ami complaisant, et moi un père sage. L’un vaut bien l’autre. Tandis que les deux compères se décernaient à eux-mêmes ces justes éloges, Cicio était revenu à Floridia. Devant la porte de la chaumière, il trouva la vieille Barbara, chaussée de ses demi-bottes, coiffée de son chapeau d’homme et la carabine sur l’épaule.

– Mon fils, dit la vieille, tu arrives à propos. Je pars pour Syracuse dans le dessein de tuer l’Athénien ordinateur. Le ciel a pitié de nous, puisque tu as réussi à t’échapper. J’ai vendu nos chèvres et notre mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet argent et va chercher fortune à Catane. Embrasse-moi : dans deux heures nous serons vengés ; mais tu vas perdre ta mère.

Cicio connaissait trop bien l’entêtement et l’exaltation de dona Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise.

– J’approuve votre projet, dit le chevrier ; mais qui vous indiquera ce Carthaginois que vous n’avez jamais vu ? Comment pénétrerez-vous jusqu’à lui ? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre carabine ? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis ? C’est à moi qu’il appartient de tuer un homme, et je saurai m’échapper encore sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour Catane. Vous m’attendrez au village de Priolo, où je vous rejoindrai demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre bénédiction.

– Oui, s’écria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb, cette boîte à poudre et ce couteau. À présent, je te bénis. Et toi, pauvre maisonnette où sont morts mon mari et les aïeux de mon fils, sois aussi bénie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans. Puisses-tu dire à ceux qui te verront :

« J’appartenais à la vieille Barbara : j’étais le patrimoine du jeune Cicio ; mais la persécution et l’injustice m’ont fait changer de maîtres. »

Cicio et sa mère descendirent le sentier de Floridia et traversèrent la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit à genoux pour demander au ciel avec ferveur d’accorder à son fils une bonne et facile vengeance ; elle prit ensuite le chemin de Priolo en traversant les ruines d’Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de Syracuse.

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in La Chèvre Jaune, 2010.