À peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu’il ralentit le pas et s’arrêta pour délibérer avec lui-même. L’amour lui tenait au cœur, bien plus que la vengeance, et son envie était de revoir sa maîtresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un endroit couvert de ronces où il pût cacher sa carabine, et il se mit à l’ombre dans le tombeau d’Archimède pour y attendre le soir. Les églises sonnaient l’Angélus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire était close ; mais on voyait de la lumière à la fenêtre d’Angélica. Cicio s’arrêta au pied de cette fenêtre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire :

« N’es-tu donc née, ô Philis, que pour me briser le cœur ? » Aussitôt la belle Cangia, devinant que ces paroles s’adressaient à elle, parut sur son balcon ; et, malgré l’obscurité, elle reconnut celui qu’elle aimait, à ses haillons et à son air d’empereur romain.

– Alerte ! lui dit-elle à voix basse ; il ne faut pas rester là.

– Alerte ! vous aussi, répondit Cicio ; car je vais pénétrer dans la maison.

Et il partit comme un trait. Une petite ruelle qu’il trouva sur sa droite le conduisit derrière les jardins. Il grimpa sans peine sur les murs délabrés ; le myrte centenaire lui servant d’indice, il entra dans le domicile de Mast’André par le chemin des amants et des voleurs. La servante, occupée à laver la vaisselle, ne le vit point passer devant la porte de la cuisine. Cicio franchit lestement l’escalier, se jeta dans un grenier et monta sur le toit de la maison. Angélica était encore sur le balcon, rassemblant ses idées pour trouver un moyen d’introduire près d’elle son amoureux, lorsqu’une branche de giroflée, qui lui tomba sur la main, vint l’avertir que le problème était résolu. Au printemps, les toits de Syracuse ressemblent à des parterres, tant il y pousse de fleurs entre les pierres et le ciment. La belle Cangia ne fit qu’un bond de sa chambre au grenier ; Cicio lui tendit la main pour l’aider à monter sur le toit ; et, le plus pressé pour des amants malheureux étant de se témoigner leur tendresse, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre ; après quoi ils s’assirent sur les tuiles comme dans un boudoir, pour y causer de leurs affaires.

– Ne nous le dissimulons pas, dit la jeune fille : les obstacles qui nous séparent sont plus grands que je ne l’avais supposé d’abord.

– Je m’en aperçois, répondit Cicio, puisque votre père me fait poursuivre par les bonnets carrés et les gendarmes.

– De quel crime es-tu donc accusé ?

– Ils ne peuvent pas seulement le dire.

– Je ne connais point les lois, mais il me semble impossible qu’elles ordonnent d’arrêter un homme parce qu’il est amoureux.

– Que sais-je ? je suis seul et je ne possède rien. Mes ennemis sont puissants et nombreux ; ils m’accableront si Dieu ne vient à mon secours.

– Il y viendra. Notre plus grand malheur, c’est ta pauvreté. Fais fortune et tout ira bien.

– Sans doute : si j’avais un habit noir et si j’étais notaire, votre papa s’adoucirait ; mais comment devenir notaire et avoir un habit noir ?

– Apprends à lire et à écrire.

– Ce serait trop long ; je mourrai cent fois d’impatience. J’avais bien songé à me faire domestique de quelque Anglais.

– Il t’emmènerait dans son pays : cela ne vaut rien.

– Si j’en croyais ma mère, j’irais sur la route de Palerme ou celle de Messine dévaliser les voyageurs, et dans leurs bagages je trouverais des habits et de l’argent.

– Fi ! Cicio, je ne veux pas que tu sois brigand.

– Je pensais encore à m’installer devant l’auberge Del Sole avec une boîte en carton, pour vendre aux étrangers des médailles, des morceaux de mosaïques, du corail et de l’ambre vert.

– Tu gagnerais peu de chose à ce commerce-là.

– Si je m’embarquais sur le navire d’un pirate ?

– On te pendrait.

– Si j’allais de porte en porte avec la robe de capucin ?

– On te donnerait plus de croûtes de pain que de monnaie.

– Je ne vois plus qu’une ressource ; c’est de parcourir les grandes villes et d’y montrer ma chèvre savante sur les places publiques pour de l’argent.

– Ceci vaut mieux ; c’est un moyen sûr et honnête de faire fortune. Gheta est un prodige. Ne cherche pas autre chose ; tu as trouvé le chemin du bonheur. On dit qu’il y a quarante mille habitants à Catane et quatre fois davantage à Palerme ; si chacun d’eux te donnait un grano, je ne sais pas combien cela ferait ; mais assurément ce serait une somme considérable. Or, tout le monde à Catane et à Palerme voudra voir ta chèvre savante.

– Et combien de temps me faut-il pour montrer ma chèvre à tant de gens ?

– Peut-être trois mois.

– Grand Dieu ! ne peut-on faire fortune en moins de trois mois ? Ce seront trois siècles ; et que deviendra votre amour pour moi ?

– Il se fortifiera dans l’attente et l’espérance.

– Et comment allez-vous rassurer mon pauvre cœur ?

– Je jure de te rester fidèle par ce ciel et ces étoiles qui nous regardent, par ces fleurs et ces herbes qui vivent sur ce toit, où je reviendrai tous les jours m’asseoir pendant ton absence. Va, ne perds pas une minute. Fais fortune, et dans trois mois, Cicio transformé se présentera chez mon père, vêtu comme un prince et suivi d’un mulet chargé d’or et de pierres précieuses.

– Mais, si l’ordinateur m’accuse de quelque nouveau crime ?

– Y penses-tu ? Lorsqu’il te verra riche, il voudra te marier avec sa fille, et ce sera mon tour d’avoir peur que tu ne m’oublies.

– Vous avez raison. Mon plan est fait : dans trois mois je serai ici avec le mulet chargé d’or et de bijoux. Votre père m’accueillera bien, et on nous mariera.

Les deux enfants, bercés par leurs illusions, se mirent à faire des châteaux en Espagne. Ils y seraient encore si la cuisinière ne se fût avisée de crier à tue-tête que le souper était servi, et que le patron attendait la signorina. Le petit chevrier reçut de son amie le baiser d’adieu, et tous deux descendirent à pas de loup du toit dans le grenier, et du grenier dans la cour. Cicio, ayant escaladé les murs, se retrouva ensuite dans la ruelle déserte, où il chanta encore, en manière de salut, l’air populaire :

Dunca nascisti, ô Fillidi, Pii divideri stu eori ?

Et il s’éloigna plein de confiance en sa fortune, sans autre souci que la longueur insupportable du délai de trois mois. Comme les portes de la place étaient fermées, Cicio, qui ne voulait pas attendre le jour à Syracuse, se rendit à la pointe de la presqu’île d’Ortigia. Un vieux puits desséché, duquel on avait jadis tiré de l’eau par le moyen d’une poutre, lui fournit un expédient pour descendre au pied des remparts ; il posa l’as’a du puits du haut des murailles sur un terrassement, et parvint, en se laissant glisser le long de la poutre, jusqu’au rivage de la mer. Afin de n’y point gâter sa veste et son caleçon de toile, il fit du tout un turban qu’il posa sur sa tête, et, traversant à la nage le Petit-Port, il n’eut pas soixante brasses à faire pour aborder sur la rive d’Acradine, plage désolée, dont les fondrières représentent la chaussée d’Antin de l’antique Syracuse.

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in La Chèvre Jaune, 2010.