Un vieux bénédictin s’arrêta, sous le portail de l’église, à contempler cette image vivante de la douleur. Les mains croisées sur sa longue robe, la tête penchée, le bon moine souriait d’un air d’indulgence et de pitié.

Il allait rentrer dans le cloître, lorsqu’un sanglot profond du petit chevrier lui remua le cœur. Le bénédictin attendit avec patience que Cicio se fût relevé.

– Mon enfant, dit-il, si c’est le repentir d’un crime qui cause ta peine, que ne vas-tu chercher des consolations au confessionnal ?

– Je suis innocent, répondit le jeune homme.

– Tu es donc bien malheureux ?

– Au désespoir, mon père. Je suis persécuté par les étrangers, et demain on me mettra en prison, quoique je n’aie commis aucun crime.

Le vieux moine posa un doigt sur sa bouche pour commander à Cicio le silence, et il s’éloigna en faisant signe au petit chevrier de le suivre. Il tira ensuite une clé de sa poche, ouvrit la porte du jardin du couvent, et introduisit Cicio et la fidèle Gheta dans un parterre orné de rosiers grimpants, d’orangers en fleurs et de néfliers du Japon. Le riche couvent des bénédictins de Catane est habité par des moines instruits et charitables. On a pour eux une grande vénération dans le pays, à cause de leurs vertus et surtout à cause d’un miracle opéré en leur faveur, dont on peut voir les preuves. Dans la grande éruption de 1669, la lave de l’Etna s’arrêta court à quatre pas des murs du couvent, et se détourna subitement pour se diriger vers la mer. La bibliothèque, les collections de manuscrits, de marbres et de bronzes antiques des bénédictins de Catane sont les plus belles et les plus curieuses de la Sicile. Mais Cicio fut particulièrement charmé par les délices des jardins, où l’ombre et l’eau vive rafraîchissent l’air, et où poussent la canne à sucre et le papyrus.

– Mon fils, dit le moine quand il fut seul avec Cicio, je ne suis pas un ministre des vengeances de la loi. Mes questions ne sont point insidieuses. La main que je tends aux faibles est celle d’un consolateur et d’un père. Elle les conduit vers le Dieu de miséricorde, et non pas à l’échafaud. Tes réponses ne seront pas inscrites sur ces papiers d’où elles ne sortent que pour accabler le repentir lui-même. Tu peux me parler avec franchise. Raconte-moi tes peines et tes fautes ; j’y chercherai un remède.

Cette exhortation paternelle triompha de la dissimulation du petit chevrier. Il ouvrit son cœur et confia ses secrets au bénédictin, en lui racontant ses amours, son arrestation, sa fuite, son arrivée à Catane et ses projets de fortune. Le moine souriait bénignement ; mais lorsque Cicio en vint à parler de sa dernière rencontre avec don Trajan, et de l’injuste accusation de l’ordinateur, le visage du saint vieillard devint plus sévère. Le moine fixa sur Cicio un regard pénétrant :

– Jeune homme, dit-il, cette épingle d’argent et cette ceinture, les as-tu vraiment reçues et non pas volées ?

– Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon âme pour si peu de chose : la belle Cangia m’a donné ces objets en présence de son père.

Le moine frappa ses deux mains l’une contre l’autre.

– Ô justice ! s’écria-t-il, est-ce ainsi qu’on te respecte ! Les insensés ! Pardonne-leur, grand Dieu ! Ils ne savent ce qu’ils font ; mais ne pardonneras-tu pas aussi le mal causé par leur folie et leur méchanceté ? Mon enfant, ajouta le bénédictin, je te sauverai. Je vais parler de toi au père supérieur, et j’obtiendrai la permission de te cacher dans ce couvent ; mais nous ne pouvons pas donner asile à ta mère.

– Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses persécuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle.

– As-tu du courage ? reprit le moine : laisse-toi conduire à Noto. Je te recommanderai à un avocat, et ton innocence sera reconnue.

– Mon innocence ! ils s’en embarrassent fort peu. Il n’est point d’innocent aux yeux des juges carthaginois.

– Sicilien que tu es ! N’oublieras-tu jamais ta haine et tes préjugés ?

– Ma haine ? répondit Cicio avec exaltation, je n’y songeais pas, et ce sont eux qui m’en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main de ma maîtresse sans m’accuser d’un vol que je n’ai pas commis ? Dois-je aimer ceux qui en veulent à mon honneur, à ma vie ? À quoi me réduisent-ils ? À me laisser jeter en prison, ou à me faire brigand. Je le serai, mon père.

Le moine baissa la tête :

– Mon fils, dit-il après un moment de silence, c’est assez d’être fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison à tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais écrire au père supérieur d’un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection. Le bon Bénédictin remit à Cicio une lettre de recommandation, et lui souhaita un heureux voyage en lui promettant de prier Dieu pour lui.

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in La Chèvre Jaune, 2010.