Dona Barbara commençait à s’inquiéter de l’absence de son fils ; elle attendait devant sa maison, lorsqu’elle vit accourir Cicio suivi de la fidèle Gheta.

– Partons, dit le petit chevrier ; ne perdons pas une minute. Je viens de rencontrer près de la porte Ferdinanda l’ordinario qui apporte de Noto l’ordre de nous arrêter. Prenez les devants. Montez dans l’Etna. J’ai une lettre de recommandation d’un bon moine Bénédictin ; n’oublions pas non plus l’Ave Maria de l’honnête Trajan ; avec cela nous échapperons à l’ennemi.

– Que parles-tu de lettre et d’Ave Maria ? demanda la vieille.

– Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas à bavarder. Je vous rejoindrai par un détour sur la route de Nicolosi, car Gheta et ses cornes d’or sont trop connues pour que je la mène par les rues.

Au milieu des discours incohérents de son fils, Barbara comprit qu’il fallait partir. Quoiqu’il lui parût incroyable que la justice pût l’atteindre à quinze lieues de distance, la pensée du meurtre de l’ordinateur lui revint à l’esprit, et la vieille jugea prudent de s’éloigner encore de quelques milles. Tout en murmurant elle se mit en route, son bâton de chêne à la main. Lorsqu’elle fut partie, Cicio s’arma de sa carabine, seul meuble qu’il eût apporté de Florida ; il sortit ensuite avec sa chèvre et se cacha dans le cabaret des muletiers pour y attendre la nuit. Bien lui prit d’avoir abandonné son domicile, car au bout d’une heure deux gendarmes s’y présentèrent. Les voisins s’assemblèrent devant la porte et rirent de tout leur cœur, en voyant que le gibier s’était enfui.

– Seigneurs gendarmes, dit une commère, la chèvre aux cornes d’or prédit l’avenir, et sait les remèdes de toutes les maladies ; comment avez-vous pu croire qu’elle se laisserait conduire en prison ?

– Vous pensez donc, demanda un gendarme, que la commission est périlleuse ?

– Si périlleuse, répondit un marchand de fromage, que je ne voudrais pas la faire pour six écus à colonnes.

– Eh bien, allons-nous-en. Nous dirons que la chèvre s’est encore envolée, comme sur la route de Noto. Ce n’est point notre faute si cette bête a le diable au corps.

– Et nous sommes prêts à certifier qu’elle y a une légion de diables, dirent les assistants.

Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s’en retournèrent comme ils étaient venus. Cependant, à la chute du jour, l’un d’eux, en se promenant dans la rue de l’Etna, vit un garçon qui se glissait le long des murs, suivi d’une chèvre qu’il était facile de reconnaître à ses cornes dorées. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de chercher à s’enfuir, Cicio prit l’ennemi entre ses bras, et lui appuya son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharnée s’engagea. Le gendarme était robuste ; mais le petit chevrier était plus souple et plus adroit. Pendant la bataille, l’intelligente Gheta comprit le danger de son maître ; elle recula de trois pas en se cabrant, passa derrière le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si furieux qu’elle lui fit perdre l’équilibre. Cicio, ayant terrassé son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui l’obligèrent à lâcher prise ; le petit chevrier se dégagea, saisit sa veste et sa carabine, qui étaient tombés pendant le combat, et joua des jambes avec son agilité de seize ans. Les rues de Catane sont larges et droites ; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui s’enfuit ; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile, Catane n’a pas de banlieue : on passe sans transition d’une suite de palais à un désert de lave ou à un champ. Des gens qui s’étaient arrêtés au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emporté sur les ailes de la peur. Au bout de la rue de l’Etna, on le vit sauter par-dessus une haie, et se lancer dans un dédale de sentiers, où il devenait inutile de le poursuivre. Le gendarme n’avait d’ailleurs aucune envie de courir après le fugitif. Il retourna en boitant à sa caserne, où il raconta le terrible combat qu’il venait de soutenir, et comme quoi la chèvre endiablée l’avait presque percé de part en part avec ses cornes de métal.

La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui ressemble à un glas funèbre, lorsque Cicio et sa mère, assis sur le penchant de l’Etna, regardèrent du haut de la rampe de Nicolosi, les lumières qui brillaient encore dans la ville, comme des étincelles sur la cendre d’un papier. Cicio étendit son bras d’une façon tragique, en s’écriant :

– J’en prends à témoin le ciel et la nature entière : je voulais vivre honnêtement et sans péché ; mais puisque la rage des méchants, l’injustice des étrangers et l’infidélité de ma maîtresse m’ont réduit au désespoir, j’accepte la guerre.

– La guerre, la guerre ! répéta la vieille Barbara en agitant son bâton d’un air forcené. La guerre est déclarée aux Carthaginois, la guerre avec le fer et le feu, le couteau et la carabine.

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in La Chèvre Jaune, 2010.