Le charmant village de Nicolosi est situé entre la partie cultivée de l’Etna et la zone appelée Bosco, pays sauvage et couvert de bois. Les habitants de Nicolosi sont les cultivateurs de ces jardins productifs et de ces riches vignobles qui couvrent la base de la montagne. Cicio et sa mère, accompagnés de la chèvre jaune, trouvèrent le village entier plongé dans le sommeil. La nuit était chaude et belle ; ils se couchèrent sous un hangar public, espèce de caravansérail toujours ouvert, où les bestiaux et leurs guides viennent chercher l’hospitalité en se rendant des pâturages aux marchés des grandes villes. Le jour commençait à colorer de rouge la tête blanche de l’Etna, quand nos trois aventuriers demandèrent à un paysan la maison du muletier Gaëtan. On les conduisit à une écurie dans laquelle ils ne virent d’abord que six mules et un chien. Cicio, pour se conformer aux instructions du vieux Trajan, dit à haute voix :

– Ave Maria !

Du milieu d’un tas de paille sortit une figure d’homme à moitié endormie, qui répondit en se frottant les yeux :

– Gratia plena ! Que me veux-tu, jeune homme ?

– Je viens vous parler de la part de don Trajan de Noto.

– Sois le bien venu ; je suis à toi dans un moment.

Le muletier se lava le visage et les mains dans une secchia, et, se tournant vers le petit chevrier :

– Je te connais, lui dit-il ; tu es Cicio. Cette respectable dame est ta mère, brave Sicilienne, s’il en fut, et voici ta fameuse chèvre aux cornes d’or. Je m’attends depuis huit jours à te voir arriver ici. Tu as fait une imprudence en t’arrêtant à Catane. Ne sais-tu pas que la justice a le bras long et le nez fin ? Elle te suivra pas à pas comme un limier suit un loup ; mais nous te trouverons des gîtes où les limiers ne t’atteindront point. Il y a un Dieu pour les gens simples ; ton imprudence t’a servi. La chèvre aux cornes d’or a frappé d’étonnement le vulgaire et de crainte les gendarmes. Sa réputation de sorcellerie nous sera profitable. Bien des petits tours passeront sur son compte. Illusions, viandes creuses, jeune homme ; tant que les ordinateurs et autres oiseaux de proie nous viendront de là-bas, tu n’as point de quartier à espérer. Cinq ans de galères, voilà ton lot si tu es pris.

Une fois qu’on a volé une épingle d’argent d’un écu, autant vaut détrousser un archevêque ; il y a plus de bénéfice.

– Mais je n’ai pas volé cette épingle d’argent, interrompit Cicio en rougissant.

– C’est vrai, je me rappelle ton affaire : on t’a injustement accusé : mais il n’importe, on te prouvera, si on le veut, que tu as emporté dans ta poche l’éléphant de Catane et le pont-levis de Syracuse. Si tu dois être condamné, que ce soit au moins pour quelque chose. N’ai-je pas raison, sage dame Barbara ?

– Oui, s’écria la vieille avec exaltation, trois fois raison, éloquent Gaetano. Pour cette épingle que nous n’avons pas volée, rendons-leur cent lames de stylet dans le ventre et cent balles de plomb dans la tête.

– Mieux que cela, reprit Gaétan, ne leur rendons rien, et prenons dans leur poche cent écus, mille écus et davantage, s’il se peut. Modérez votre ardeur, dame impétueuse. Il faut aller doucement. Un corps mort embarrasse, et nous devons éviter autant que possible les taches rouges aux mains. Tant qu’il n’y a que procès-verbaux, chiffons de procédure, flâneries de gendarmes, ce sont des bagatelles qui ne tirent pas à conséquence ; mais quand les compagnies de fantassins viennent faire la villegiatura dans nos montagnes, l’opéra devient seria, la musique mal sonnante et les potences font de nos carcasses des balanciers de pendule. Basta ! c’est assez causé. Vous n’êtes pas en sûreté à Nicolosi ; reposez-vous sur cette paille, et partez ensuite pour Aderno. Vous dormirez à l’auberge della Gallina. Demain vous ferez une longue marche ; et ne manquez pas de vous rendre le soir à Saint-Philippe-d’Argyre. Là vous demanderez don Polyphême au cabaret del Faggiano. Don Polyphême est notre maître à tous. N’allez pas l’ennuyer avec des paroles inutiles. S’il vous parle un peu brusquement, ne vous en fâchez pas. Obéissez à tous ses commandements. Ayez l’œil aux aguets, l’oreille ouverte, le pied léger, et vous verrez ce que vous verrez. N’oubliez pas surtout de le saluer par le mot d’ordre : Ave Maria. Dormez une heure, et n’attendez pas que les uniformes paraissent sur la route de Nicolosi.

Barbara, transportée d’enthousiasme en pensant que son fils allait devenir brigand, déclara qu’elle ne sentait pas la fatigue, et voulut partir immédiatement pour Aderno. En conduisant ses mules à l’abreuvoir, Gaëtan mit les trois voyageurs dans leur chemin, et leur souhaita bonne chance. Ce chemin n’était qu’un mauvais sentier, encombré de pierres et de ronces, envahi par des masses compactes de cactus, et coupé par des ruisseaux ; mais comme il descendait sur le versant occidental de l’Etna, nos aventuriers marchaient assez vite. Ils voyagèrent de compagnie avec un ânier qui leur servit de guide pendant une heure, puis avec un charbonnier qui sortait du Bosco, et finalement, après s’être égarés deux ou trois fois, ils arrivèrent avant le soir au bourg d’Aderno. Grâce à la protection de don Gaëtan, l’hôte de la Gallina se mit en frais de politesse. Il servit à nos aventuriers un plat copieux de choux et une fiasque de vin de l’Etna. Cicio dormit dans une auge dont on fit un lit moelleux en l’emplissant de paille ; Barbara eut pour chambre une soupente noire dans laquelle on étala un superbe tas de filasse, et Gheta coucha sur la litière à côté de son maître. Cette nuit de délices remit à neuf les jambes des trois voyageurs, et le lendemain avant l’aurore, ils partirent pour Saint-Philippe, dispos et en belle humeur. Vers le milieu de la journée ils quittèrent le penchant de l’Etna pour entrer dans les montagnes de l’intérieur de la Sicile. Après le village de Regalbuto, où ils se reposèrent pendant la chaleur, ils trouvèrent ces sites sauvages et magnifiques, ces gorges et ces vallées charmantes où la nature a pris à tâche de réunir ses appâts les plus variés. La végétation du nord mêlée à celle du midi forme les plus étranges contrastes. Le chêne étend ses branches vigoureuses non loin des rameaux de l’oranger ; le platane et le tulipier vivent en bons voisins avec le châtaigner. Sur les hauteurs, on aperçoit quelques pins-parasols, et plus bas le laurier rose et le grenadier ouvrent leurs fleurs délicates. Les figuiers d’Inde s’entrelacent comme des serpents, et leurs larges raquettes forment des groupes bizarres comme les batailles de Callot. Cicio et sa mère grimpaient avec ardeur dans ces déserts montueux en suivant les bords d’un torrent ; et la chèvre, animée par un vague parfum de liberté, dépensait en gambades le superflu de ses forces.

L’Angélus était sonné depuis longtemps, quand les trois voyageurs arrivèrent au cabaret del Foggiano, situé hors des murs de Saint-Philippe-d’Argyre. Cicio ayant demandé don Polyphême, l’hôte du cabaret indiqua du pouce de sa main droite une table devant laquelle étaient assis quatre gaillards de tailles athlétiques. Le petit chevrier s’avança d’un air résolu, en prononçant à voix basse l’Ave Maria qui lui servait de passeport. L’un des quatre buveurs se leva, en répondant gracia plena, et Cicio vit en face de lui le personnage respectable de don Polyphême. C’était un colosse couleur de réglisse, avec des yeux de taureau, des épaules d’éléphant et une barbe de bouc. Sa large bouche, à demi voilée par une épaisse moustache rousse, avait une expression singulière de férocité épicurienne. Une forêt de cheveux crépus lui poussait jusqu’à moitié du front. Son nez aquilin et ses mains petites comme celles d’une femme corrigeaient par un peu de distinction la brutalité de sa personne. À travers sa chemise entrebâillée, on voyait sa poitrine velue. À son dos était attaché un fragment de robe de chambre grossièrement taillé en manière de manteau, et qu’il avait volé dans quelque bagage. Un couteau de chasse à poignée de corne pendait à son côté, fixé dans la ceinture de laine rouge au moyen d’un bout de ficelle. La gaine de ce couteau était d’écorce d’arbre, et se terminait à la pointe par un gros dé à coudre. Des bandelettes de drap vert croisées sur les jambes et des chaussures en forme de coquilles complétaient cette rare toilette. Les trois compagnons de don Polyphême étaient vêtus d’une façon non moins hétéroclite. L’un portait un chapeau de soie luisant, l’autre un gilet de velours, et le troisième un habit fait à Paris ou à Londres ; mais dont il avait coupé les manches pour être plus à l’aise. Ce mélange de neuf et de guenilles, où le butin jurait à côté du dénûment, témoignait de la profession de ces galants hommes, et composait, en somme, la réunion la plus brigande qui fut jamais.

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in La Chèvre Jaune, 2010.