Don Polyphême examina Cicio des pieds à la tête, en fronçant le sourcil, et comme s’il eût voulu lire au fond de l’âme de ce novice, il pria l’un de ses compagnons d’approcher la lumière. L’un des bandits prit sur la table une mauvaise lampe à deux becs et la soutint à la hauteur du front du petit chevrier.

– Jeune homme, dit le chef avec ironie, tu es un nigaud. Tu as donné dans un panneau à attraper les lapins. Notre compère Ignace, le sorcier, a besoin du sang d’un garçon de seize ans pour faire un baume magique, et on va te couper la gorge dans un moment.

– Nous verrons, répondit Cicio sans changer de visage.

– Cependant je te ferai grâce de la vie, si tu veux nous abandonner ta vieille mère, pour qu’on la saigne en ton lieu et place.

– Vous ne toucherez Barbara du bout du doigt qu’après m’avoir coupé en morceaux. Tout grand que vous êtes, je ne vous crains pas.

– Cette réponse-là vaut mieux qu’un sermon en trois points. Maître Ignace, que penses-tu de ce petit compère ? – Il paraît sage comme Ulysse et fier comme Bajazet, répondit maître Ignace.

– Jeune homme, reprit le chef, je vois que tu as du cœur. Mais si on te serrait les pouces avec une corde en te demandant ce que tu ne voudrais pas dire, comment se comporterait ta langue ?

– Ma langue serait liée du même cordon que mes pouces, ou si elle cédait au mal, ma volonté resterait derrière elle, qui lui soufflerait ses réponses, et si la vérité était jaune comme un citron, je saurais la montrer blanche comme le lait, ou tout au moins de couleur douteuse comme un fruit vert.

– Tu as mis le doigt sur le nœud, jeune homme. Si j’avais un fils, je le voudrais comme toi, beau, robuste et savant de naissance. Nous te dispensons de l’apprentissage et tu auras part à la première capture.

Don Polyphême se tourna vers ses compagnons.

– Seigneurs cavaliers, leur dit-il, je présente à vos excellences le jeune Cicio, garçon plein de courage, qui vient de répondre à mes questions comme un livre ouvert. Pour frapper les imaginations sensibles, il nous manquait un brin de sorcellerie ; le voilà trouvé.

Cette chèvre aux cornes d’or est déjà célèbre dans la plaine de Catane et l’intendance de Noto. Elle répandra la terreur dans nos montagnes. À notre première expédition, nous la mettrons à l’avant-garde. J’ai ouï-dire qu’autrefois des brigands ont ainsi tiré un grand parti d’un taureau que le général Thésée prit la peine de venir tuer lui-même par le bateau-poste de Naples ; si bien donc que nous allons vider quelques fiasques en l’honneur du jeune Cicio, de la digne mère qui l’a mis au monde, et de sa chère philosophie.

On apporta des fiasques d’excellent Marsala, de Calabrese et de Moscatelle de Syracuse. Cicio n’en eut pas plus tôt avalé trois verres, qu’il se sentit le feu aux oreilles, le brigandage dans le cœur, et autant d’estime pour don Polyphême que si ce bandit eût été Pluton en personne.

Maître Ignace, échauffé par le vin, voulut à son tour faire la leçon au novice, et lui enseigna d’une façon diffuse et peu claire comment on s’y prenait pour arrêter une chaise de poste, comme quoi on se comportait poliment à l’égard des femmes, sans cruauté à l’égard des hommes dociles, et impitoyablement envers ceux qui s’avisaient de résister ; comme quoi on ne devait point voler de bestiaux, à moins qu’ils ne fussent bien connus pour appartenir à un fonctionnaire public.

– Le paysan, ajouta maître Ignace, étant notre Sauveur dans les moments de danger, il ne faut jamais le molester, ni faire la cour à sa femme. Un honnête brigand doit payer comptant ce qu’il dépense à l’osteria, laisser passer le piéton et les ânes, n’arrêter les mules qu’à bon escient, baiser la main aux jolies filles, et respecter les curés pour obtenir l’absolution le jour où on le mène à reculons vers le poteau suprême.

Les autres compagnons de don Polyphême voulurent aussi faire les beaux esprits ; mais ils ne dirent que de lourdes plaisanteries qui auraient inspiré du dégoût à Cicio, si le vin n’eût troublé ses sens. Pour le divertissement de ses nouveaux amis, le petit chevrier donna une représentation des gentillesses de Gheta. La chèvre jaune eut un succès plus brillant que la première danseuse d’un théâtre royal ; il ne lui manqua, pour être rappelée vingt fois sur la scène au milieu d’une pluie de bouquets, que des spectateurs d’une condition plus élevée.

Il restait à peine quelques gouttes au fond des bouteilles lorsqu’un cinquième bandit entra tout hors d’haleine dans le cabaret :

– Seigneurs cavaliers, dit-il, des feux sont allumés sur les hauteurs dans la direction de Stilla. Ce sont des voyageurs de Catane qu’on nous annonce.

– Va bene ! dit le chef en chargeant sa pipe, Cicio le mignon fera ses premières armes demain.

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in La Chèvre Jaune, 2010.