Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait enfourché son mulet et prenait déjà les devants. Sir George, grimpé sur une chaise, mettait un pied dans la lettiga et le retirait aussitôt, craignant qu’un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu’il pût s’introduire dans cette boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses hésitations en le poussant dans la lettiga comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuite Angélica par la taille, et l’installa, sans dire mot à la seconde place, en face de l’Anglais stupéfait de tant de hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le hura ! de Trajan firent partir l’équipage.

Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable ; si les deux mules qui la portent ne marchent point au même pas, il résulte de ce défaut d’ensemble un double mouvement d’oscillation que tout le monde ne peut pas endurer. En outre, si l’une des mules vient à tomber, il y a beaucoup de chances pour que la boîte s’échappe de ses deux supports, et ce déraillement n’est pas sans danger quand il arrive au bord des précipices ou des torrents ; cependant, les accidents sont rares, grâce aux jambes excellentes des mulets et à l’expérience des guides. L’Anglais fut d’abord distrait de son indignation par la brusquerie du départ et le ballottement de la lettiga ; mais à la porte de la ville, sir George sortit sa tête par la portière et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de l’audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William, transporté de fureur à cette découverte, se tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.

– Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette lettiga ?

– Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n’êtes pas fortuné de voyager dans cette compagnie-là ?

– Il n’y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tiennent, reprit l’Anglais ; nous avons payé, il nous faut la lettiga entière.

– Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas ; j’ai voulu prouver à vos Excellences qu’il y avait de la place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

– Vous êtes un insolent et un fourbe, s’écria l’Anglais. Nous avons payé, faites descendre cette personne.

– Comme il vous plaira, signor, dit Trajan ; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est nécessaire. Vous vous êtes décidés à partir trop tard pour arriver aujourd’hui à Catane. Nous serons obligés de passer la nuit dans un village, ou au Fondaco della Palma, espèce de grange où l’on ne trouve pas de vivres. J’achèterai des volailles et d’autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera le couvert, tandis que j’allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine ; elle changera les assiettes et vous servira le thé, car je ne pourrais tout faire à la fois ; si nous la laissons à Syracuse, vous attendrez le dîner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais.

– Je crois que cet homme a raison, dit sir William.

– Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la ricotta, ce fromage blanc si estimé dont tous les étrangers se régalent en Sicile ?

– J’aime beaucoup la ricotta.

– Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement ; et dans les montagnes, où nous aurons du lait excellent, elle vous préparera des fromages à vous lécher les doigts.

– George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille ; elle changera les assiettes et nous fera de la ricotta.

Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer à sa compagne de voyage des regards sévères, où le reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes changées.

Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des champs et des déserts, passaient, en 1842, l’une par Lentini et l’autre par Lagnone. Don Trajan, qui n’était pas sans inquiétude au sujet de l’équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième chemin qu’il n’eut pas de peine à improviser. C’était un moyen sûr d’échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite caravane sur Mililli, et s’arrêta le soir dans un village appelé Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini. À force d’industrie, le muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la ricotta qu’ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plats et les assiettes, Don Trajan, craignant que l’ordinario n’apportât dans la nuit un ordre d’arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de ne pas entrer dans cette ville.

Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu’il était plus agréable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l’osteria et se rendit à la nuit hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement à la fenêtre d’une maisonnette couverte en chaume. Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui était là.

– Ave Maria ! dit Trajan à voix basse. J’ai de la pâte étrangère avec moi.

– Des gens riches ? demanda le paysan.

– Riches assez. Le bagage est copieux ; les malles sont pesantes.

– Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.

– N’y manque pas. Don Polyphême te gardera scrupuleusement ta part du butin.

– Dites-lui que j’irai chercher cette part dimanche à Saint-Philippe, et bonne chance !

Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta une provision à l’osteria, afin d’expliquer la courte absence qu’il venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux allumés sur les montagnes dans la direction de Stilla ; il souhaita une heureuse nuit à ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses mules, où il s’endormit bientôt d’un sommeil à faire envie au plus honnête homme du monde.

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in La Chèvre Jaune, 2010.