La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George enfoncé dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et ne pensant à rien, Cangia rêvant à ses amours, et le muletier chantant des airs du pays, accompagné par les clochettes de l’équipage. On s’arrêta pour déjeûner à Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour arriver plus tôt à Saint-Philippe-d’Argyre. Vers le milieu du jour nos voyageurs entrèrent dans ce pays sauvage où Cicio et sa mère avaient passé la veille. À la vue de cette végétation puissante et de ces solitudes, où la nature mettait à nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais éprouvèrent peut-être un semblant d’émotion, car sir William, qui n’avait encore rien dit, s’écria :

– Très joli !

À quoi sir George répondit avec beaucoup de justesse :

– Très joli, en vérité !

Dans un défilé étroit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le nez de la première mule ; le convoi s’arrêta, et le muletier, après avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage si bouleversé que l’Anglais en conçut de l’inquiétude et demanda s’il y avait quelque danger. Sans pouvoir répondre, Trajan montra du doigt une petite esplanade éclairée par le soleil et sur laquelle on voyait une chèvre jaune dont les cornes brillaient comme de l’or.

– Eh bien ? dit sir William.

– Signor, la chèvre... hélas !... c’est un signe d’accident, dit le muletier en bégayant.

– Comment l’entendez-vous ? demanda l’Anglais. Est-ce un présage, une superstition, une chose surnaturelle ?

– Surnaturelle s’il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez ; mais quand on rencontre la chèvre jaune on n’arrive pas à Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en arrière.

– Si nous retournons en arrière, dit l’Anglais, il est certain que nous n’arriverons pas à Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et nous avons payé d’avance la moitié du prix ; vous devez marcher.

– Jésus ! s’écria le muletier, voilà comme sont tous ces étrangers : ils ne croient à rien ; ils n’ont point de religion ; ils ne font leurs prières ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d’un malheur, ils vous ordonnent de marcher.

Don Trajan tremblait de tous ses membres ; et son masque surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la poltronnerie. Sir William en perdit son sérieux.

– George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.

La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent un de ces rires homériques dont retentissent les tavernes de Londres.

– Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque précipice, nous perdrons nos bagages ; mes mules périront ; je serai ruiné, et si vous en êtes quittes pour une jambe cassée, vous devrez un cadeau à la madone des muletiers.

– Tout cela parce que nous avons vu une chèvre ! dit sir William.

– La belle finesse ! répondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que c’est une chèvre ; mais si l’on vous dit que cette chèvre est ensorcelée, qu’elle a été arrêtée deux fois, et qu’elle a échappé aux soldats, blessé un gendarme, enlevé son maître dans les airs, dansé sur les places publiques, ordonné des remèdes aux malades, et prédit l’avenir, vos Excellences riront sans doute encore.

Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon cœur que leurs grosses poitrines en tremblaient.

– Allez en avant, muletier, répéta sir William, et ne craignez rien. Nous paierons le dégât s’il arrive malheur.

– Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs ?

– Nous paierons tout.

– À la bonne heure. Je ne résiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage ; on la vit traverser un sentier, descendre le long d’un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros soupirs ; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n’osait s’arrêter. On arriva ainsi jusqu’au milieu du défilé. Tout à coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presque aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur l’épaule, le visage couvert d’un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. À dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s’avança au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels sa sauvage personne avait grand’peine à se prêter.

– Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n’en voulons, mes amis et moi, qu’à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu’il ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider vos poches.

– Au nom du ciel ! s’écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique :

– Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l’ambassadeur d’Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands ; je vous défends d’approcher de moi.

– Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphême, car c’était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du chemin, s’élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu’ils emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu’un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s’emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l’Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d’habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée ; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu’un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n’avaient que faire ; c’était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement d’indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais comme il s’exprimait en anglais, ses frais d’éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphême, ennuyé de ses cris, le frappa d’un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.

Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l’apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la lettiga et s’approcha de don Polyphême.

– Seigneur capitaine, lui dit-elle, n’avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vieille Barbara, sa mère ?

– Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand ; vous êtes la fille de Mast’André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l’aimez encore.

– Précisément, seigneur capitaine.

– Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher ; vous y trouverez votre amoureux.

Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l’air d’une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l’un sur son mulet, l’autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.

– Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide ; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.

– Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite ; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.

Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile ; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l’équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s’éteignit dans la direction de Saint-Philippe-d’Argyre.

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in La Chèvre Jaune, 2010.