Toute autre fille de notaire que la belle Cangia eût éprouvé quelque frayeur dans la compagnie des brigands ; mais l’amour ne laissait pas de place à la peur dans l’âme de notre héroïne. En arrivant derrière le quartier de roche où l’on avait transporté le butin, Cangia trouva Cicio et sa mère avec la réserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras ; la jeune fille prit dans ses deux mains la tête de son amant, et tous deux se mirent à pleurer et à parler à la fois, sans prendre garde aux témoins qui les regardaient :

– Ingrat, disait Cangia, injuste cœur, tu as douté de ma tendresse ; tu m’as crue infidèle. Tu t’es laissé tromper par les mensonges des méchants. Vois à quelles extrémités tu m’as poussée. Je devrais te gronder ; mais je n’en ai pas le courage, parce que je t’aime trop, et je t’aime parce que tu es beau. C’est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu sait ce qu’on va penser de la pauvre Cangia qui a quitté son père ! Je viens partager ta misère, et te défendre contre tes juges ; il faudra bien que l’on m’écoute quand j’attesterai que c’est moi qui t’ai donné l’épingle d’argent.

– Chère Cangia, disait en même temps Cicio avec non moins de volubilité, vous voilà donc auprès de moi ! En voulant me perdre, mes ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus. Nous vivrons dans les montagnes avec ces honnêtes brigands, et nous chercherons un curé pour bénir notre union...

Don Polyphême interrompit Cicio en lui frappant sur l’épaule.

– Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m’intéressent et je regrette de vous ôter vos illusions ; mais nous ne sommes pas au temps de Pyrame et Sigisbé, ces amants fidèles qu’un lion a dévorés. La fille de Mast’André, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.

– Et pourquoi ? demanda Cangia.

– Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne conviennent pas à une signorina élevée dans du coton ; parce que d’ailleurs, elle serait pour nous un sujet d’inquiétudes.

– Vous ne connaissez point les femmes, s’écria la vieille Barbara ; quand l’amour est au fond de leur cœur, il n’y a pas de héros qui puisse les égaler en courage et en patience. La belle, la divine Angélica, cette créature si tendre et si délicate, sera brigande comme moi, brigande acharnée, implacable aux Carthaginois.

– Tâchez donc de me comprendre, reprit don Polyphême : on se console d’avoir été volé ; on achète d’autres habits et des bagages neufs ; on écrit à sa famille pour avoir de l’argent ; mais un père n’oublie pas la perte de sa fille ; il s’adresse aux autorités ; il crie et tempête jusqu’à ce qu’on lui rende son enfant, et les fantassins viendraient nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous. La divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois jours ; je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant ; mais il faudra être raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant Cicio, il raffermira son cœur contre les faiblesses de l’amour et triomphera de lui-même, comme Titus, cet empereur d’Orient qui aimait la belle Bérénice, et qui eut le courage de s’en séparer. Voilà qui est dit, et silence là-dessus ! À présent, mes amis, partageons le butin en tout bien et toute justice.

On ouvrit les malles, et les bandits se partagèrent les dépouilles des deux Anglais avec plus de bonne foi que des héritiers accompagnés du juge de paix. On trouva une somme considérable en pièces d’or de Naples, et Cicio reçut pour sa part douze ducats. On procéda ensuite à la distribution du linge et des habits. Le petit chevrier eut encore des chemises, des mouchoirs, et un habit noir qui avait figuré, le mois précédent, à Chiala, dans le salua de l’ambassade d’Angleterre à Naples. L’un des brigands prit les objets de toilette et autres articles inutiles pour les aller vendre pendant la nuit à un receleur domicilié à Stilla. Le partage achevé, don Polyphême prit la parole :

– Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorités de Saint-Philippe ne soient pas à craindre, il est sage, après une expédition comme celle-ci, de changer de théâtre. Nous irons coucher ce soir à Léonforte, dans le cœur des montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la route de Messine à Palerme. Maintenant, faites avancer les bêtes de somme pour transporter le butin, et qu’on donne un âne à la divine fille du notaire Mast’André.

La belle Cangia monta sur l’âne si galamment offert par le bandit, et on se dirigea vers Léonforte. Cette petite ville est située au point de jonction des deux grandes chaînes qui s’étendent l’une vers Messine et l’autre vers le cap Passaro, en formant un vaste triangle entre les côtés duquel l’Etna se trouve embrassé. Une troisième chaîne part du même centre pour descendre vers Palerme et Trapani. Ces montagnes ont servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou insurgés sous les diverses dominations des Arabes, des Normands ou des Espagnols ; aussi don Polyphême et ses amis y dormaient-ils avec sécurité, loin de la police de Naples. Des paysans que la bande avait affiliés reçurent en dépôt le butin et donnèrent des lits aux brigands pour la nuit. Cangia partagea la chambre de la fille d’un bûcheron, et Cicio coucha sur la paille avec la fidèle Gheta étendue à ses pieds. Avant de s’endormir, le petit chevrier jeta un regard d’admiration et de crainte sur l’habit noir dérobé aux Anglais, et sur ses pièces d’or.

– J’ai tout ce que mon cœur a désiré, dit-il en soupirant : je possède un bel habit et de l’argent dans ma poche ; je repose sous le même toit que ma maîtresse ; mais, hélas ! tout cela, maîtresse, habit noir et argent, c’est du bien volé !

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in La Chèvre Jaune, 2010.