Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans l’exaltation du combat, la vieille montagnarde n’avait qu’à peine senti la blessure. Après la fuite des brigands, Cicio vit bientôt sa mère chanceler, s’affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les bruyères ; il essaya de la soulever entre ses bras sans pouvoir y réussir : les membres avaient déjà cet abandon et cette pesanteur que donne la mort. Barbara ouvrit encore une fois les yeux ; mais son regard pénétrait dans un monde nouveau, et ses lèvres frémissantes laissèrent échapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohérents de la chanson de Syracuse ravagée.

Le petit chevrier, assis à côté de sa mère, demeurait immobile, refusant de croire à l’horreur de sa situation, lorsque don Polyphême accourut tout hors d’haleine :

– N’en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu’une balle étrangère l’a frappée. Il ne faut pas qu’elle tombe dans les mains des infidèles. Arme-toi de courage et suis-moi.

Le capitaine enleva le corps de la défunte, le chargea sur ses épaules et descendit à reculons en se tenant à une corde. Un groupe épais de cactus qui se trouvait à mi-côte du rocher, lui fournit une cachette sûre où il déposa le cadavre, en l’introduisant par force au milieu des épines. Quelques feuilles sèches, ramassées à la hâte, complétèrent cette tombe improvisée. Don Polyphême déposa sur la poitrine de la morte deux petits bâtons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara ; puis il ajouta à voix basse :

– Elle ne répond point : elle est partie. Seigneur, recevez son âme !

Le bandit saisit Cicio par la main et l’entraîna en courant dans un ravin profond, où ils furent bientôt hors de danger.

– Mon fils, dit alors Polyphême, l’affaire a été grave. Il faut changer nos dispositions. Tandis que je rechercherai les débris de la bande, tu te rendras à Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari ; n’oublie pas cet itinéraire, qui est le plus sûr pour nous. En arrivant à Palerme, où tu entreras de nuit, tu ne manqueras pas d’aller au quartier du Borgo, à l’auberge del Falcone. J’y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mèneront son âme en Paradis à grandes volées. Ne crains rien pour elle ; veille à présent sur toi-même. Sois prudent ; ôte ces ornements dorés qui embellissent les cornes de ta chèvre merveilleuse, de peur qu’on ne la reconnaisse ; songe au Borgo, à l’auberge del Falcone, moi, je m’en vais.

Don Polyphême s’éloigna, laissant le pauvre Cicio étourdi de son malheur. Des coups de feu lointains annonçaient que la chasse aux brigands n’était pas achevée. Le petit chevrier suivit machinalement le chemin que lui avait indiqué le capitaine, et il arriva le soir à Nicosia. Comme il ne savait à quelle auberge chercher un gîte, il se souvint de la lettre que lui avait donnée le bénédictin de Catane, et il se rendit au couvent des ***, dont il demanda le père supérieur. Tandis que le saint homme prenait lecture de la lettre, Cicio, qui le regardait avec crainte et respect, vit la figure austère du moine se contracter douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l’un de l’autre.

– Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date, qu’as-tu fait pendant cette semaine ?

Le petit chevrier raconta naïvement son voyage à Saint-Philippe, son enrôlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui enlever sa mère.

– Ô Sicile ! murmura le supérieur, est-ce assez de misère ! Est-ce assez de blessures dans ton sein flétri ! Pauvre nourrice, tu n’as plus de lait, et bientôt tu n’auras plus de sang à donner.

Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe de l’ordre des *** :

– Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu’ici, tu passeras pour un frère novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu suivras nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes royales auront abandonné nos montagnes. Ne fais point de confidences aux autres frères ; moi seul j’aurai ton secret.

– Et ma chèvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle ?

– Nous la mettrons dans l’étable, où elle sera en pays de connaissance. Dans une heure, la cloche t’appellera au réfectoire. Donne-moi cette carabine : c’est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la rendrai à ta sortie.

Le père supérieur prit la carabine, emmena la chèvre, et laissa Cicio dans la cellule. Lorsqu’il fut seul, le petit chevrier jeta autour de lui des regards d’étonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste chambre de moine respiraient la piété, le recueillement et la solitude. Un jardin, à peine large de dix pas et de plain-pied avec la cellule, envoyait un parfum délicieux de roses et de fleurs d’oranger. Chaque cénobite du couvent avait ainsi son parterre clos de murs, dont il finissait par connaître et aimer jusqu’au plus simple brin d’herbe. Une bêche et un râteau posés dans un coin engageaient le novice à jouir de la récréation du jardinage. Le lit un peu étroit promettait à une conscience agitée de rappeler bientôt le sommeil avec les secours de la méditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le crucifix attaché à la muraille, et le sentiment de la dévotion s’élevant dans son âme à la hauteur de son amour, de ses regrets et de son désespoir, de grosses larmes coulèrent sur ses joues rondes, et il murmura une prière où le nom de sa maîtresse, celui de sa mère, les mots de vengeance, de fortune et de Carthaginois se heurtaient ensemble. Lorsqu’il se fut habillé du vêtement claustral, un saisissement profond s’empara de lui. L’étrangeté du costume, les longs plis de la robe donnaient à ses attitudes une solennité qu’il ne connaissait pas et dont la surprise n’était pas sans charme. Une organisation italienne eût peut-être cédé à l’envie de se fixer dans ce couvent ; mais Cicio était Sicilien, et à l’idée de reculer devant l’avenir effrayant que lui avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis, les larmes s’arrêtèrent au bord de ses paupières. Il étendit la main vers le crucifix en s’écriant :

– Ma mère dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma maîtresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur ; je ne puis pas être à vous aujourd’hui.

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in La Chèvre Jaune, 2010.