À peu de distance de Palerme, sur la route de Monreale, est une belle maison de campagne dont on aperçoit les toits à l’italienne au milieu d’un bouquet d’arbres et dans le site le plus riant du monde. Des rosiers grimpants s’élèvent le long des murs jusqu’à la hauteur du second étage. La façade est ornée de sculptures, et l’entrée, en forme de portique, présente l’aspect riche et séduisant de ces antiques séjours où les Lépide et les Cicéron venaient se reposer du tracas des affaires. Cependant une impression pénible gâte un peu le charme de cette villa. Des grillages sont placés à toutes les fenêtres, et la porte, hermétiquement fermée, oppose de larges plaques de tôle aux regards des curieux, comme si un jaloux gardait avec vigilance, dans cette prison fleurie, quelque Vénus ennuyée. C’est à cette maison que le bon père Christophe et Cicio vinrent sonner vers huit heures du matin. Le concierge leur ouvrit la petite porte et les introduisit sous le portique, en disant au capucin de se promener dans le parterre tandis qu’on irait appeler le docteur.

– Ce palais, demanda Cicio, appartient donc à un médecin ?

– Oui, mon fils, répondit le moine, à un médecin qui, pour habiter un palais, n’en est pas moins un homme simple et modeste.

– Mon père, dit le petit chevrier, que signifient ces chaînes de fer pendues à la muraille ? Voilà un singulier ornement dans une villa de luxe.

– Si tu savais lire, répondit le capucin, tu verrais que l’inscription placée au-dessous de ces chaînes contient ces mots : « La science et l’humanité les ont brisées. »

– Le docteur est donc un bienfaiteur des malheureux, comme le grand Caraccioli ?

– Précisément, mon fils : il a aboli certaines tortures auxquelles on appliquait encore une classe particulière de pauvres gens.

– Et qui sont ces pauvres gens ?

– On te l’apprendra tout à l’heure.

Le père Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages bizarrement vêtus se promenaient dans les allées, un livre à la main ; d’autres, assis sur des bancs, paraissaient plongés dans la méditation ou la tristesse ; d’autres encore regardaient les deux visiteurs d’un air inquiet ou hébété.

– Ce sont donc des philosophes ? demanda Cicio.

– Ce sont des malades, répondit le moine. Au milieu d’un bosquet de grenadiers était un théâtre en plein air, avec un demi cirque de gradins en marbre blanc, destiné à recevoir les spectateurs.

– On joue donc la comédie pour divertir les malades ? dit Cicio.

– Ils sont eux-mêmes les acteurs, répondit le capucin. C’est un des moyens qu’on emploie pour dissiper leur mélancolie.

Sur ces entrefaites arriva le docteur ; il paraissait âgé de quarante ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux animés, l’intelligence, la bonté, l’énergie, et les qualités opposées qui caractérisent le savant profond et l’administrateur habile.

Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d’une fatigue par une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste avec les travaux du cabinet, le préservait des ravages dont la science accable ses amants trop passionnés ; aussi n’avait-il pas un cheveu blanc sur la tête. Le père Christophe prit à partie le docteur. Cicio les vit causer ensemble et tourner leurs regards de son côté, comme s’il eût été le sujet de leur conversation. Au bout de cinq minutes, le docteur appela le petit chevrier.

– Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d’aliénés. Ceux que tu as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la raison est égarée. Tu n’as peut-être jamais vu de fous : il faut que tu saches ce que c’est. Viens avec moi dans le quartier des hommes.

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in La Chèvre Jaune, 2010.