Ce directeur introduisit ses deux hôtes dans une vaste cour entourée de cellules dont la plupart étaient ouvertes. Au milieu de l’une des cellules était un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui pétrissait de la mie de pain entre ses doigts avec une application extrême.

– Celui-ci, dit le docteur, est un père de famille qui avait amassé en travaillant une dot pour sa fille aînée. On lui a volé cette dot, et il est devenu fou de douleur. Sa manie consiste à fabriquer avec du pain des pièces de monnaie qu’il croit d’une valeur égale à celle de l’or.

Le fou avait levé les yeux et caché ses pièces dans une corbeille d’osier, à l’approche des étrangers.

– Jean, lui dit le médecin, continue ton ouvrage ; ne te dérange pas, mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour s’entendre avec toi sur la réforme des monnaies du royaume. Aussitôt que ton trésor sera au complet, je ferai dire à Sa Majesté que tu es à ses ordres. Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean ; tu sortiras d’ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience ton retour à la maison.

– Les filles ne se marient plus, répondit le fou d’un ton bourru.

– Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prépare d’avance une crise violente, dont je fais naître ensuite l’occasion, quand le moment me paraît favorable. La folie du pauvre Jean sera difficile à guérir, parée qu’elle est calme et enracinée. Je vais vous montrer un autre sujet plus exalté, de qui j’espère davantage.

Le docteur ordonna au gardien d’ouvrir la cellule suivante et de demander avec respect au personnage qui l’habitait s’il lui plaisait de recevoir deux étrangers.

– Vous allez voir, reprit le médecin, l’empereur du Mogol en négligé. La contradiction et les mauvais traitements avaient augmenté son mal. Quand on me l’a amené, je me suis bien gardé de lui nier sa qualité d’empereur ; je me suis prosterné à ses augustes genoux, et maintenant je possède toute sa confiance. L’instant approche où je lui dirai nettement qu’il n’a point de royaume et qu’il doit en croire son visir et son ami.

On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux étrangers ; la porte de la cellule s’ouvrit, et Cicio aperçut un petit vieillard assis sur une natte de jonc.

– Puissant empereur, dit le médecin en saluant à la mode orientale, deux voyageurs européens, qui passent dans ces contrées, ont désiré vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer à leurs compatriotes qu’ils ont joui du bonheur d’approcher de votre personne.

– Je reçois leurs hommages avec plaisir, répondit le fou. Je regrette amèrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de renverser ma cruche d’eau sur ce tapis de velours cramoisi.

– On lui donnera cent coups de bâton, reprit le médecin : mais une chose m’étonne dans le discours de Votre Majesté. Si elle est assise sur un tapis de velours, comment peut-elle se servir d’une simple cruche, au lieu d’un vase d’or ?

– Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche : ne le vois-tu pas comme moi ?

– Sans doute. C’est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce tapis n’est qu’une natte de jonc.

– Tu pourrais avoir raison. Je n’y prenais pas garde. Peut-être est-ce du jonc et non du velours cramoisi.

– Que Votre Majesté ne s’en tourmente pas. Je lui expliquerai ce mystère demain, en lui faisant, sous le plus grand secret, une importante révélation.

– Il y a du mieux, ajouta le docteur à voix basse. Demain, je tenterai de lui ôter sa couronne, et j’espère qu’il prendra doucement la chose. En attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux : c’est un jeune patriote qui a donné beaucoup de soucis aux gens du roi pendant les émeutes de 1837. Il a commandé un détachement d’insurgés ; on l’a pris les armes à la main, et jeté dans une prison si dure et si cruelle qu’il y est devenu fou. Sa folie l’a du moins sauvé de la peine de mort ; mais, par un effet singulier de la maladie, ce malheureux croit avoir perdu la tête sur l’échafaud. Un délire qu’il eut dans son cachot lui représenta la scène de son exécution capitale avec tant de vivacité que l’image en est devenue pour lui une chose réelle. Après avoir essayé par cent moyens divers de lui ôter ce souvenir terrible, j’ai enfin imaginé, ces jours passés, un traitement tout-à-fait matériel qui me paraît excellent. Mon homme est sur le point de retrouver cette tête que la hache a tranchée, il y a cinq ans.

On ouvrit la cellule où demeurait le fou décapité. Cicio et le père Christophe virent avec étonnement que cet homme portait un casque en plomb, solidement attaché sous le menton par un cadenas fermé. Cette coiffure avait un poids si considérable que le pauvre jeune homme cherchait à soutenir sa tête en l’appuyant contre les murs.

– Eh bien, don Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous ce matin ?

– Très-mal, répondit le fou. Je souffre beaucoup.

– Où est le siège de la douleur ?

– Dans les muscles du cou, cela vient sans doute de ma blessure.

– Et cette douleur ne s’étend pas plus haut que le cou ?

– Si fait ; elle monte jusque dans la tête.

– Vous n’y songez pas, mon cher. Comment pourriez-vous souffrir de la tête, si vous avez été décapité en 1837 ?

– Apparemment c’est une de ces douleurs factices que l’on croit ressentir dans un membre coupé.

– Sans doute il y a quelque chose comme cela.

– Par grâce, docteur, ne pouvez-vous m’ôter ce poids énorme que j’ai sur la tête ?

– Vous parlez encore de votre tête. Tâchons de nous entendre : Vous l’a-t-on coupée, oui ou non ?

– Je veux dire qu’on m’a mis je ne sais quoi de lourd sur les épaules.

– Gardez ce que vous y avez, mon ami. Dans trois ou quatre jours vous vous en trouverez bien.

– Voilà un malade, ajouta le médecin, que je considère comme guéri ; mais ce sujet-là sera pour moi une source perpétuelle de chagrins. Depuis cinq ans qu’il est entre mes mains, je l’ai laissé languir sans pouvoir imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien ce moyen curatif était simple. Peut-on guérir de même tous ces autres malheureux ? Ne s’agit-il que de savoir inventer le traitement spécial qui convient à chaque cas particulier ? Est-ce par défaut d’intelligence que j’échoue ? Cette idée est accablante. Ô mon Dieu, donnez-moi le génie de Galilée pour surprendre vos secrets ; je ne l’exercerai que dans la pratique de l’art le plus louable et le plus pur.

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in La Chèvre Jaune, 2010.