La Chèvre jaune - XIV - obéissez fidèlement à mes ordres
Par Christian le samedi 17 juillet 2010, 22:44 - La Chèvre jaune - Lien permanent
Cicio et le père Christophe visitèrent toutes les cellules, et virent plusieurs autres espèces de fous. Lorsqu’on eut achevé le tour du quartier des hommes, le docteur posa sa main sur l’épaule du petit chevrier :
– Mon garçon, lui dit-il, je vais à présent me servir de toi pour mesurer jusqu’où va le degré de folie de l’une de mes pensionnaires. Une jeune fille, belle comme un ange, a été contrariée dans ses amours. Un père stupide a imaginé des mensonges odieux pour la guérir d’une passion honnête dont le mariage était le seul remède. La pauvre fille s’est enfuie de la maison paternelle, et à son retour on l’a maltraitée ; on lui a fait tant de reproches et d’affronts, tant d’autres mensonges lui ont été dits, que la tête lui a tourné. Aujourd’hui elle n’est plus mezza-amtta, elle est folle tout-à-fait, et son père l’a amenée de Syracuse pour la mettre entre mes mains.
– C’est Cangia ! s’écria Cicio, en se couchant sur le sable.
– Du courage, mon garçon, reprit le médecin. Tu as vu quel soin je prends d’étudier mes malades. Il y en a peu d’incurables. Nous tâcherons de te rendre ta maîtresse. Ce n’est pas le moment de la pleurer ; nous devons songer à la guérir, et tu vas m’y aider. Je n’ai pas encore la mesure de la folie de Cangia. Nous allons te présenter à elle ; si ta maîtresse te reconnaît, ce sera bon signe, et je réponds de sa guérison ; si elle ne te reconnaît point, j’en augurerai mal ; mais il ne faudra pas encore désespérer pour cela.
– Ah ! docteur, s’écria Cicio, vous ne pensez qu’à votre science, et parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le cœur sans pitié.
– Cela est un peu vrai, dit le père Christophe.
– Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de tout, vous me verriez sans regret plus misérable encore pourvu que ma douleur s’enveloppât de votre froc de capucin.
– Ne t’exalte pas, mon garçon, dit le médecin, je reconnais la justesse de tes reproches. L’esprit humain est borné. C’est beaucoup pour moi que de me donner tout entier à mes malades. Cependant je puis t’offrir une pensée consolante : les desseins de la Providence sont impénétrables. Le malheur de Cangia aura vaincu l’orgueil et la sottise de son père. Nous dirons à Mast’André que le seul moyen de sauver sa fille est de te l’accorder. Qui sait s’il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable à tes amours ? Tu es jeune, et quand le cœur se brise, à ton âge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse : relève-toi ; sois homme. Seconde-moi, et marchons !
Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamné qu’on mène au supplice, et le bon père Christophe, pâle de crainte et d’émotion, ressemblait assez à l’aumônier des prisons, chargé d’assister le patient. Au moment d’ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperçut Mast’André, qui accourait tout essoufflé. Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus étrange contraste avec l’indélébile expression de la sottise et de la vanité.
– Ne vous pressez pas tant, lui cria le médecin avec brusquerie ; vous ne verrez point votre fille aujourd’hui.
– Je veux savoir ce qu’on fait de mon enfant, dit le notaire.
– Tout beau, signor, reprit le docteur. Nous ne sommes pas à Syracuse. Je commande seul ici. Votre présence pourrait nuire à mes opérations. Le père a mal usé de son autorité ; qu’il reste à la porte. Quand votre fille sera guérie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois par vos mauvais traitements.
– Hélas ! dit Mast’André, en cherchant au bord de sa paupière une larme qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon chagrin ?
– Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles inutiles. Vous engagez-vous à donner votre fille à Cicio !
– De tout mon cœur, répondit Mast’André. Le médecin tira de sa poche un crayon et du papier.
– Il nous faut une promesse par écrit, dit-il, et je la signerai comme témoin, ainsi que le père Christophe.
Mast’André prit le crayon, et il écrivit sous la dictée du médecin une promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signèrent, et Cicio mit le papier dans sa poche.
– À présent, reprit le médecin, suivez-moi tous trois, et obéissez fidèlement à mes ordres.
in La Chèvre Jaune, 2010.
Commentaires
Ne serait-il possible, si j'en crois un commentaire précédent, d'enfin savoir quelle est la part de participation des Penchants pour tout ce qui concerne le travail éditorial de cette oeuvre enchanteresse et inconnue ? Car, comment ne pas s'incliner humblement devant un tel mariage ?
Je pense savoir pourquoi l'écriture de ce roman me semble si rafraîchissante. C'est pareil pour celle d'Eric Meije. Elle est tout sauf sophistiquée ! Sans le moindre effet de manches ni de recherche d'esthétisme à outrance, elle cible le mot juste ne laissant aucune place à des interprétations fantaisistes qui pourraient détourner le lecteur de l'action principale, mais en laissant toute la place à l'émotion. Bref, je trouve que c'est un style qui respire.
Ciel ! mais quelle longue phrase fais-je ! Du coup, c'est bibi qui respire très mal. Je devrais me relire avant de faire le grand clic final ! En fait, j'aurais peut-être dû ajouter que c'est parce que j'ai eu, tout à coup, un trop-plein de lectures webiennes les unes plus auto-satisfaisantes et peu modestes que les autres. Car elles m'ont soûlée jusqu'à plus soif.
PS : j'ai bien réfléchi pour ce qui concerne le non instinct de propriété éditoriale et autres droits posthumes dont nous avons parlé sur FB. Vous avez raison de plus belle. D'autant plus qu'il me semble que c'est "quelque-part" en harmonie avec le message christique... Merci pour le lien de Louis Conard. Il n'y a jamais de hasard. Joyeux dimanche ensoleillé !
PPS : c'est l'anniversaire de la mort de mon frère George, et je ne suis triste, tant je sais qu'il aspirait à la paix.
Oui, pour votre frère, certainement.
Oui. Il n'a pensé qu'à lui.