Le notaire Mast’André ne se chagrina pas beaucoup du peu d’empressement du petit chevrier à faire valoir sa promesse de mariage. Cangia, au sortir de sa longue maladie, eut tant de peine à remettre en ordre ses souvenirs et ses idées, que son amour pour Cicio se trouva égaré. Un jeune avocat de Noto, qui plaida pour une famille de Syracuse, eut affaire au seigneur notaire, et s’enflamma pour la fille de Mast’André. On n’eut garde de refuser à ce jeune homme la main de Cangia, car il avait de la fortune et de l’esprit de conduite. La romanesque jeune fille se maria par raison et par obéissance. Elle s’occupa de son ménage et vécut bien avec son mari. On m’a dit à Syracuse qu’elle avait eu des moments de tristesse qui rappelaient le temps ou elle était mezzi mutla ; cependant, j’ai su depuis que le ciel avait béni son union avec le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de mélancolie devinrent plus rares, et à présent on peut considérer la belle Angélica comme une heureuse mère. Mast’André se félicite de ce beau résultat, et continue à jouer à la Bazzica, avec son voisin l’ordinateur.

Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgré les hautes protections dont il se croyait assuré, le seigneur Zefirino fut pendu avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas à propos de la taillade, qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir déplu à la maîtresse d’un sous-intendant napolitain.

Don Polyphême et ses amis dégoûtèrent par leurs exploits les étrangers de parcourir l’intérieur de la Sicile, et ne trouvèrent plus d’Anglais à dévaliser. Ils s’ennuyèrent d’une vie de brigandage qui n’offrait plus de bénéfices, et se convertirent par désœuvrement. Les dangers de la pêche du corail, en Barbarie, leur fournirent assez d’émotions pour occuper leur esprit, et ils s’embarquèrent sur des speronares.

Quant à la pauvre Gheta, semblable à l’âne de la fable, elle paya pour les fautes d’autrui. On l’accusa de toutes sortes de crimes dont elle ne sut pas se défendre. On la mena solennellement au bûcher, tambours battants. Elle mourut innocente et vierge, comme Jeanne d’Arc ; mais son âme irritée ne pardonna pas aux hommes leur lâche injustice. Le fantôme de la chèvre jaune est devenu lutin des chemins, et revient encore à cette heure épouvanter les passants dans les montagnes de Saint-Philippe-d’Argyre, en dansant des saltarelles infernales sur les rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la connaissance en avril 1843, m’a assuré que la rencontre de la chèvre jaune lui avait plus d’une fois porté malheur. Ce muletier me procura l’honneur d’être présenté à un brigand retiré du monde, et c’est de ces deux personnes dignes de foi que je tiens le récit qu’on vient de lire.

FIN

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in La Chèvre Jaune, 2010.