Le « prince des poètes » (1524 – 1585) est en effet imprégné de la tradition altière de la littérature médiévale qui donne de la femme une image idéalisée. Son accent sur l’infirmité de l’être humain est chrétien et l’empêche d’adhérer à l’optimisme de l’avenir sur cette terre. De l’Antiquité, il aime célébrer la symphonie, le décor mythologique de bêtes et dieux qui donne au monde une beauté mystérieuse. Aussi, affectionne-t-il particulièrement toutes ces petites divinités bienveillantes, protectrices des champs et des troupeaux, velues, cornues avec des pieds de chèvre et des oreilles mobiles, intercesseurs indispensables au poète dans sa communication avec le divin.

« Je n’avais pas douze ans qu’aux profondes vallées
Dans les hautes forêts des hommes reculées
Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts
Sans avoir soin de rien, je composai des vers
Écho me répondait, et les simples dryades
Faunes, satyres, pan, nacées, créades
Égipans qui portoient des cornes sur le front
Et qui ballant sautoient comme les chèvres font
Et le gentil troupeau des fantastiques fées
Autour de moi dansaient à cottes agrafées. »

Grande est l’émotion du poète des princes, quand il honore dans son Hymne de Bacchus le sacrifice du bouc, sans lequel le vin, précieux nectar, n’eut été trouvé.

« Ô Dieu ! Je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta fête ensanglante
Sans ce père cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage
Un grand bouc qui broutait la lumbrunche sauvage
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté
Tu le vis chanceler tout ivre d’un côté
À l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante et béchant sa racine
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins. »

Le bouc est tant aimé par le fondateur de la Pléiade qu’il ne cesse de l’encenser dans ses Églogues :

« Il est fort et hardy, corpulent et puissant
Brusque, prompt, éveillé, sautant et bondissant
Qui gratte, en se jouant, de l’ergot de derrière
Regardant les passants sa barbe mentonnière. »

La lascivité de la race caprine inspire aussi l’auteur de Mignonne allons voir…, comme en témoigne son charmant poème Jacquet et Robine :

« Approche-toi, mignardelette
Mignardelette doucelette,
Mon pain, ma faim, mon appétit
Pour mieux l’embrocher un petit
À peine eût dit qu’elle s’approche,
Et le bon Jacquet qui l’embroche
Fist trépigner tous les sylvains
Du dru maniement de ses reins,
Les boucs barbus qui l’aguettèrent
Paillards sur les chèvres montèrent,
Et ce Jacquet contr’aguignant,
Alloient à l’envi trépignant
Ô bienheureuses amourettes,
Ô amourettes doucelettes ! »

Volontiers libertin, le châtelain de la Possonnière n’en est pas moins un sage. Car, Pierre de Ronsard sait que l’âme enveloppe le corps. Aussi, l’univers des Hymnes est-il peuplé de « daimons » familiers qui intercèdent entre le monde de la chair et celui de l’esprit. Caprins et divinités accompagnent donc le poète dans ses chants de jeunesse, d’amour et de mort.

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in La Chèvre Jaune, 2010.