Honoré de Bueil, marquis de Racan (1589 – 1870), nous fait entrer dans le « Grand siècle ». Bergers et bergères deviennent conventionnels, la nature ne plaît plus que transformée en jardin. Il n’empêche que certains accents des Bergeries sont remplis de charme et de naturel. « Là, les moutons espars paissaient dans les campagnes ; là, les chèvres pendaient au sommet des montagnes ». Le bouc demeure incompris, fidèle à une mauvaise réputation : « Allez bouquin puant, faire l’amour aux chèvres. »

Avec René Descartes (1596 – 1650), l’homme pénètre dans l’univers de la modernité, régi par des lois immuables, conformément aux décrets d’une sage providence et sous la souveraineté de la raison. Tandis que la nature est réduite à un système de rouages organisé par une décision d’« en haut », l’être humain se trouve séparé des dieux et des bêtes. Le philosophe de La Haye refuse une âme aux animaux parce qu’il est partisan de l’immortalité de l’âme humaine. Pour lui, les bêtes sont des machines, un de ses disciples, le métaphysicien Nicolas de Malebranche, allant jusqu’à battre son chien « en alléguant qu’il ne sentait rien et que ses cris n’étaient que du vent poussé dans un conduit vibrant. »

Cette doctrine triomphera. La zootechnie, née au milieu du XIXe siècle, sera évoquée en 1892 dans le Dictionnaire d’agriculture par J.A Barral : « Les animaux mangent, ce sont des machines qui consomment, qui brûlent une certaine quantité de combustibles d’une certaine nature. Ils se meuvent, ce sont des machines en mouvement, obéissant aux lois de la mécanique. Ils donnent du lait, de la viande, de la force, ce sont des machines fournissant un rendement pour une certaine dépense. Mieux nous connaissons la construction de ces machines, les lois de leur fonctionnement, leurs exigences et leurs ressources, plus nous pouvons nous engager avec sécurité et avantage dans leur exploitation. »

Seul dans son siècle de la raison à refuser que les animaux soient des assemblages de pièces, « sortes d’horloges qui remuent et font du bruit », Jean de la Fontaine (1621 – 1696) se fait non seulement l’ami de la Touraine mais aussi celui des animaux. Le malicieux narrateur des Fables, dont la morale n’est pas dogmatique, réfute Descartes et les cartésiens sur l’âme des bêtes et les prétendues machines, en disant que ce philosophe altier ne les connaissait pas mieux que l’homme qu’il se flattait d’expliquer aussi.

Pour ce poète qui voit la Loire comme « une rivière arrosant un pays favorisé des cieux », la poésie s’avère divine et les animaux sont d’habiles caricatures de l’espèce humaine. Une galerie animalière dans laquelle cabriolent chèvres et boucs. Si dans Le Loup, la mère et l’enfant, la chèvre exprime merveilleusement l’amour et la vigilance maternels, c’est la liberté qu’elle traduit dans Les Deux Chèvres :

« Dès que les chèvres ont brouté
Certain esprit de liberté
Leur fait chercher fortune ; elles vont en voyage
Vers les endroits du pâturage
Les moins fréquentés des humains
Là s’il est quelque lieu sans route et sans chemin
Un rocher, quelque mont pendant en précipices
C’est où ces dames vont promener leurs caprices ;
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. »

Des caprins, il en sera encore question dans les textes des écrivains tourangeaux du XVIIIe siècle, dont l’abbé de Grécourt (1683 – 1743) fut assurément le plus enjoué. Ami du duc d’Aiguillon, familier de la cour du château de Véretz, ce sémillant chanoine devint même interdit de chaire, à la suite de son premier sermon, désobligeant pour certaines dames de Tours. Dans ses Œuvres badines, l’ecclésiastique nous rappelle le caractère allègre de la chèvre, boute-en-train aimant volontiers dandiner. C’est en effet cet animal qui guida l’attention des habitants de Delphes vers le lieu où des fumées sortaient des entrailles de la terre. Prise de vertige, la chèvre se mit à danser. Aussi est-ce grâce à elle qu’on bâtit un temple à cet endroit et qu’on institua les oracles qu’Apollon rendit par la bouche de Pythie. Les hommes purent ainsi communiquer avec le divin... Pas très catholiques, en tout cas, nous apparaissent les poésies de ce joyeux abbé ; celle de L’Âne et de la chèvre n’est guère dans la lignée des textes saints. Faisant route avec une chèvre, le gai baudet, entendant du bruit, lui dit :

« Allez voir, c’est proche d’ici
Écoutez le son de la vielle :
Si l’on y danse, dansez-y
Si l’on y baise, qu’on m’appelle. »

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in La Chèvre Jaune, 2010.