les penchants du roseau

Je ne sais pas s'il vous est arrivé d'observer longuement des roseaux bordant un étang. Ces jours derniers, cette humeur me prit, et mon intuition – la féminine – s'en trouva confortée. Lorsque le vent dominant est, violent, versatile ou doux, un premier regard trompe : les roseaux lanceraient leur plumeau d'un seul élan vers la destination brisée. Ils oscillent pourtant, chacun à sa façon, rarement ils se couchent, ils aiment jouer de leur quenouille comme d'un contre balancier. Leurs penchants sont singuliers. Chaque roseau semble aimer se frotter aux autres à sa manière. Il côtoient, s'expriment, mais ne se fondent pas.

Vous dire ça, pour quoi ? Ah ! Oui, une année s'est écoulée depuis cette décision : créer les Penchants. Douze lunes quoi. Alors, je pourrais dresser – comme la novlangue bureaucratique et commerciale aime le claironner – un premier bilan. Eh bien non ! Ce n'est pas le moment, je n'ai pas l'esprit à ça. Je ne dis pas ; une autre fois je le gribouillerai : je vous parlerai de rencontres, de papelards, de chiffres, de déconvenues, de plaisirs... Oui, plus tard.

Là j'aimerais vous confier : le doute – ce compagnon fidèle – m'a assailli. Non celui qui murmure d'arrêter, mais l'autre, celui qui vous questionne sans cesse sur le sens, celui de la sente que vous parcourez. J'ai conscience de la fragilité de ces Penchants, ils ne reposent que sur deux épaules ; elles n'ont plus la fermeté des beaux jours. Ces Penchants, oui, ils rencontrent bien souvent incompréhensions, méprises, silences. Tiens, c'est tout bête : lorsque je signe « apprenti libraire » on m'interroge comme si les mots n'avaient sens (celui-ci d'ailleurs a bien deux « s »). Je ne suis pas un jouvenceau à marier et pourtant on veut me caser quitte à me démembrer si le corps entier ne rentre pas.

Alors, oui, ce déménagement m'oblige à affûter autrement mes outils, rencontrer – lorsque le temps me le permet – ceux qui pourraient être intéressés par ce que j'ai choisi, saisi, corrigé, maquetté, imprimé, relié, collé, emballé. Emballé oui, je le suis. Ne pas me contenter d'une tâche, tenter de les embrasser toutes ; mais souvent elles se dérobent ; elles sont d'une matière qui ne se modèle à la guise du premier apprenti venu. J'ai pensé, bien sûr, rogner le fût. Tenez, par exemple : confier l'impression à des professionnels, il en existe de fameux non loin de chez moi, à Mayenne ou à Condé-sur-Noireau, sûr, ils façonnent mieux et pour le coût du papier vierge en rameaux que je souille. Amaigrir mon champ, de la librairie verser dans l'édition et, surveiller de temps en temps le stock... Et pourtant il me plaît d'être responsable de la racine au plumeau quitte à retourner à la quenouille plus souvent que raison. Ah ! Celle-ci se défausse parfois, elle s'estompe silhouette. Mais cette unité mêlée permet de vivre son dialogue intérieur, éviter l'invention d'un bouc-émissaire hors soi. Ne sommes-nous pas pourtant étranger à nous-mêmes.

Poursuivre donc, choisir, toujours choisir même lorsque cela ampute. Façonner. Proposer et offrir le libre feuilletage dans le monde hyper matériel du numérique.

J'ai, dans mes cartons, de beaux projets, et même s'il n'ont que la taille d'un monticule sablonneux ils mêlent ubac et adret. Merci à celles et ceux qui en acceptent le partage.

Savez-vous ? J'aimerais parfois voir vos yeux pétiller.

Christian Domec, apprenti libraire.