Houseaux

Ce matin, je fredonnais ce morceau de Jean Nohain égayé par Mireille :

« Une demoiselle sur une balançoire
Se balançait à la fête un dimanche
Elle était belle et l'on pouvait voir
Ses jambes blanches sous son jupon noir... »,

lorsque je lus cette gibbeuse grosse lune de Cécile Delalandre. Elle a bien voulu me la prêter et qu'elle se penche sur mes roseaux. L'original(e) est là : Un jour de Lune Grosse.

« Ce samerdi, j'en avais plein les houseaux!

Par je ne sais quel taquin maléfice, la lune grosse avait mis le feu à ma grange. Sa dévorance dévoilait en filigrane, la silhouette de l'aube qui cachait encore ses jambes sous la jupe noire de la nuit. Moi je croisais les miennes, adossée à la margelle du puits. Les longues langues rouges de l'ogresse ronde me fascinaient et j'assistais nue sous ce ciel d'été à ce vorace festin. La veille, la terre grêle, avait dévasté ma récolte de blé. Là encore, j'avais regardé sans broncher, l'autre bête se repaître.

De minuscules araignées couraient entre mes seins comme de furtives caresses. Je les laissais me plaindre. Au loin, quelques bêtes affolées meuglaient en chœur comme un troupeau de peurs. Dans le ciel, des étoiles, que je touchais de l'œil, laissaient perler sur moi, de grosses larmes filantes. Derrière ma nuque, mon vieux chêne agitaient ses chatons en miaulant une saudade. Même un passereau voisin voulut calmer ma peine supposée en posant sur ma cuisse un gazouillis gentil.

Et ma grange flambait...

Rien n'y faisait pourtant, mes houseaux trop pleins me faisaient le corps chaud et l’âme froide comme un glaçon indifférent de lave. Ça m’en figeait même un vrai sourire qu’on aurait dit rictus tant il semblait prendre plaisir à s’accrocher à ce spectacle vain. Ma grange s’effondrait, mon blé avait été haché, je n’étais plus que marbre, mais un marbre vent de mer où poussait déjà une vague nouvelle.

Bientôt la grange fut cendres. Alors, nue, au-dessus de la margelle, j’ai vidé mes houseaux dans le puits, et suis partie, légère, vers l’aurore. Son index me fit des signes auxquels jamais encore je n'avais répondu. Il était grand temps que je chausse d'autres heuses... cette aurore là était rosée comme un nouveau matin... »

Cécile Delalandre, 2010 (on va dire).