Agnès, Jean,

Protégé d’une ondée passagère par un rameau gorgé de fruits du Cormier d’Aubin, je vous écris ce mot. Reprendre une conversation interrompue deux fois par le tranchant d’une larme. Je serai bref, ayant peur qu’afflux de mots bouscule. Juste vous dire que vous l’auriez aimée cette Chèvre Jaune, elle qui symbolise si intensément ce sentiment mêlé, humain, terriblement humain, de l’attirance et de la répulsion. Elle cabriole, danse des saltarelles effrénées ; se montre douce, docile parfois, espiègle toujours ; elle est pourtant insaisissable, elle a avant tout ce goût de liberté qui ne supporte le piquet ; elle accompagne, mais jamais ne se soumet. Comme son mâle, lascive, curieuse, aventureuse et nomade, elle exacerbe les sentiments et, si pour quelque raison l’homme embrasse la peur, plus que pour le baudet, une clameur gonflera : « haro ! ».

Agnès, Jean, s’il est une chose que vous m’avez apprise c’est le goût, le goût de découvrir, le goût de l’étrange, le goût de l’étranger, le goût du passage et des quelques pas qu’ils nous offrent, le goût d’accompagner, le goût de la liberté de l’autre comme expression de la sienne, le goût de ce qui ne peut être saisi. Alors oui, ensemble, dans notre logis, nous en avons vu passer des insaisissables, des Sémites, des Manouches, des Peulhs, des Persans, des Pieds-noirs, des Berbères, des Slaves du sud... et nous nous y sommes frottés et, je vais peut-être vous surprendre, mais des années après, les étincelles je les vois toujours dans leurs prunelles et dans les vôtres.

Ah ! Ces étincelles, j’aime les voir et les susciter encore... surtout cet été où le « haro ! » est à nouveau prononcé par notre chargé d’affaires principal et provisoire. La peur et la haine font décidément trop bon ménage.

Agnès et Jean, j’aurais tant à vous dire encore, mais – vous vous en doutez – je le ferai dans l’intimité.

Christian Domec, votre fils, mécréant et pourtant...