Oui, je disais à l'instant à ma fille - elle est bien jeune - que les adultes souvent invoquent l'expérience alors qu'ils oublient. Ils plissent les yeux pour dire d'une voix posée : « c'est ainsi » alors qu'ils ont acquis une faculté extraordinaire, celle de l'oubli. Ils pensent accumuler, ils parlent d'expérience, mais ils consomment, ils oublient y compris qui ils étaient. Ce peut être un renoncement, mais c'est souvent, tout bêtement, tout tristement, une absence, un oubli.

Oubli, oubli.

Et lire cet article, il tombe bien cet article, rappelle, me rappelle. Me rappelle à ma fille. Pourvu que je n'oublie de le lui dire. Et il se souvient de Flaubert cet article, de Flaubert et de Sand, de Rouen aussi, et il cite :

« Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. »

Et je me tais de peur que mes mots couchent leur oubli.