(Je profite de l'annonce du deuxième café littéraire organisé par les éditions Lunatique au Barravel à Vitré avec Charlotte Monégier auteur du magnifique Petite fille ce 19 avril 2014 pour remettre ce billet - datant du 19 septembre 2010 - en une. Les rides qu'il a prises approfondissent son expression : ce qu'est un apprentissage en librairie. Il se poursuit, et ce pour longtemps, je l'espère, sans grimacer)

fumée rose

Au cours d'un entretien récent, Savina me posait la question suivante :

« Savina : En tant qu’éditeur débutant dans le métier, à quelles principales difficultés êtes-vous confronté ? »

J'y répondais :

« Christian : Toutes, mais la première est lorsque je me présente : « apprenti libraire ». Pourquoi ?   Parce que lors de mes contacts, dès que j'annonce mon titre – on n'a que celui que l'on veut bien s'octroyer -, il y a confusion, méprise, sourire gêné ...  Pourtant, les mots ont bien un sens : un libraire est bien celui qui fabrique des livres et les publie. Ce n'est pas parce qu'il lui arrive de les vendre que ce dernier acte doit effacer tout le reste à tel point qu'il se sente obligé de ne faire plus que ça et d'exiger le code barre pour rendre sa tâche moins épuisante. Et apprenti... ah ça ! Je tiens à le rester toute ma vie. »

Je voudrais revenir un peu sur cette réponse en parlant d'une rose et de la novlangue ; en convoquant Furetière, Littré et l'Atilf ; et citer cet extrait de Paroles de Prévert, livre écorné que Cécile Fargue m'invite à redécouvrir.

Rose est un mot tout simple : quatre lettres, deux syllabes. Pourtant lorsque vous le prononcerez, un cortège de résonances, de sonorités, de sens afflueront : ceux que l'on vous aura transmis, ceux que votre sensibilité aura vibré. Couleur d'une tache de sang irisant sur la neige. Le si de la mignonne qu'un courant féministe habilla de sous. Celle qui se penche au gué de l'ô. La matinale aubépine charmée par la rosée. La pourpre du Caire. Noire la chevaleresque errante. Claire si elle est Lacombe. Un parfum qu'une griffure accompagne... Variétés infinies communes et singulières qui ne sauraient être amputées.

George Orwell – in 1984 – décrit bien, dans la bouche de Syme, les fins de cette amputation poussée à son terme : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. » Nous n'en sommes pas encore là, mais réduire un mot à un sens unique oblige de parsemer nos phrases de panneaux aux sens interdits, de les édulcorer, de les assécher.

Je lisais un article récent de Pierre Jourde se moquant de la « bien-pensance » exprimée par un écrivain de renom lors d'une émission radiophonique. L'article est intéressant, bien écrit, enlevé et pourtant son auteur tombe précisément dans les travers qu'il dénonce.

Deux exemples ?

Le titre : « Francophonie ta mère », clin d'œil aux jeunes d'hier, défend l'idée qu'un écrivain de langue française, n'habitant ni le Berry, ni la Corrèze, mais plutôt la Cochinchine ou le Zambèze serait donc un écrivain francophone : voilà un mot particulièrement novlangue, créé il n'y a guère plus d'un demi-siècle pour désigner l'ensemble des personnes parlant le français. Alors oui, depuis, par la voie de communicants d'organismes culturels, il fait vogue et sert ceux qui mâchent le bois à pleine bouche pour désigner une partie de la littérature française. Lorsque j'ai lu, à la fin des années soixante, Les Bouts de bois de Dieu d'Ousmane Sembene, mes lèvres purent trembloter, mais c'était bien du français, certes très différent de cet Étranger d'Albert Camus, du même continent pourtant.

La moquerie juste, mais convenue, des habits neufs à employer tel ce sempiternel « technicien de surface » toujours cité – le ménage et le balayage, deux activités contingentes attirent toujours le rire – alors que ces habits furent d'abord portés par des corporations dont on se moque moins. On ne dit guère dentiste – ou arracheur de dents – plus oculiste ni médecin – tout simplement – , il faut employer une kyrielle de mots imprononçables et abscons (attendez , il faut que je consulte les pages jaunes, avant de vous en rapporter quelques-uns) : stomatologue, ophtalmologiste, ostéopathe, etc. Ah oui, mais ce sont des spécialistes ! Ah bon. Alors santé ta reum !

Du libraire et de son apprenti je me suis donc éloigné, mais je ne les ai pas oubliés.

Pour le libraire, je vais m'effacer derrière trois collectionneurs de mots :

Furetière :

Libraire : s. m. & f. Artisan & Marchand qui imprime, qui vend & qui relie les Livres. Il n'y a point de roture plus difficile à effacer que celle des Libraires, parce que leur nom se trouve imprimez dans les anciens Livres.

Littré :

(li-brê-r') s. m.

1° Au moyen âge, religieux qui, dans les monastères, était chargé de transcrire et de garder les livres (copiste de livres est le sens propre dans le latin).

2° Par extension, celui qui fait le commerce des livres.

« Un libraire, imprimant les essais de ma plume, Donna, pour mon malheur, un trop heureux volume », BOILEAU, Épit. VI.
« Un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam », VOLT. Candide, 19.
« Les libraires hollandais gagnent un million par an, parce que les Français ont eu de l'esprit », VOLT. Mél. littér.
« À un premier commis. On ne goûtait plus que ce qui venait de ce pays [l'Angleterre], ou qui passait pour en venir ; les libraires, qui sont des marchands de modes, vendaient des romans anglais comme on vend des rubans et des dentelles de point, sous le nom d'Angleterre », VOLT. ib. À l'Acad. fr.
« À la honte aguerris, ces forbans littéraires Ont mis leur conscience aux gages des libraires », M. J. CHÉNIER, la Calomnie.

Au féminin. On dit une libraire, et aussi une marchande libraire.
Libraire-éditeur, celui qui achète des manuscrits et fait imprimer des livres à ses frais.
Libraire d'assortiment ou commissionnaire, celui qui, moyennant un droit de commission, s'occupe du placement et de l'expédition des ouvrages fabriqués par les éditeurs.
Imprimeur-libraire, imprimeur qui est en même temps libraire.
Commis libraire, ou commis de librairie, commis dans une librairie.
Libraire juré, libraire qui prêtait un serment rédigé par l'université de Paris et contenant l'obligation d'observer les règlements.

3° Se dit aussi des personnes qui louent des livres, qui tiennent un cabinet de lecture.

Historique

XVe s. « Et la loy faut escripre à un libraire [il faut qu'un copiste écrive la loi], » E. DESCH. Poésies mss. f° 219.

XVIe s. « De là m'en iray aux libraires, pour chercher quelque chose de nouveau à Pallas, » DESPER. Cymb. 76.

Étymologie

Provenç. librari ; espagn. librero ; portug. livreiro ; ital. libraio ; du lat. librarius, de liber, livre.

Atilf :

1. [Avant l'imprimerie]
a) Copiste de manuscrits (Dict. XIXe s. excepté Ac.).

b) Libraire (juré). Marchand chargé de vendre les copies des manuscrits originaux sous la surveillance de l'Université, devant laquelle il a prêté serment. Les Universités se font leurs propres éditeurs, (...) déléguant leurs pouvoirs pour la vente à leurs libraires jurés (Civilis. écr., 1939, p. 14-5).

2. [Depuis l'imprimerie]

A. Personne qui imprime et vend des livres. Libraires hollandais.

Je donne mes griffonnages classiques aux libraires qui les impriment à leurs périls et fortunes (COURIER, Lettres Fr. et Ital., 1809, p. 810). Je n'ai pas gagné cette somme depuis vingt ans que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune au métier d'imprimer des romans (BALZAC, Illus. perdues, 1839, p. 223) :
- ...le libraire Ribou, ayant réussi à se faire communiquer le texte des Précieuses ridicules, publia cette pièce sans l'aveu de Molière et obtint même un privilège qui interdisait juridiquement à l'auteur d'imprimer cette œuvre à son tour. L. FEBVRE, H.-J. MARTIN, L'Apparition du livre, Paris, Albin Michel, 1971 [1958], p. 237.

B. Masc. ou fém. Personne qui fait le commerce des livres (et qui parfois les édite). Libraire d'occasion.

Je jouai à la libraire (...) et j'arrangeai de savants étalages. Je ne savais trop si je souhaitais plus tard écrire des livres ou en vendre (BEAUVOIR, Mém. j. fille, 1958, p. 54) :
... Chadenat n'était pas un libraire comme les autres, il lisait ses livres et je me suis toujours demandé s'il ne tenait pas boutique pour acheter les livres plutôt que pour les vendre... CENDRARS, Bourlinguer, 1948, p. 329.

En appos. avec une valeur adj. Commis libraire. Commis employé dans une librairie. Ce Vintras, cet enfant naturel, élevé par charité à l'hôpital de Bayeux, successivement commis libraire à Paris, ouvrier tailleur à Gif et à Chevreuse (BARRÈS, Colline insp., 1913, p. 122).

Rare. Marchand libraire (Ac. 1798-1878; LITTRÉ, ROB.).

En partic. Libraire d'assortiment. Intermédiaire qui se charge d'acheter et d'acheminer des livres pour le compte de revendeurs. (Dict. XIXe s. excepté Ac.).

Pour l'apprenti, pris d'une fièvre soudaine, j'ai décidé de mettre un thermomètre.

Post-scriptum : Mieux que la rose, la pomme de Prévert :

La Pomenade de Picasso

Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle
une pomme pose
Face à face avec elle
un peintre de la réalité
essaie vainement de peindre
la pomme telle qu'elle est
mais
elle ne se laisse pas faire
la pomme
elle a son mot à dire
et plusieurs tours dans son sac de pomme
la pomme
et la voilà qui tourne
dans une assiette réelle
sournoisement sur elle-même
doucement sans bouger
et comme un duc de Guise qui se déguise en bec de gaz
parce qu'on veut malgré lui lui tirer le portrait
la pomme se déguise en beau bruit déguisé
et c'est alors
que le peintre de la réalité
commence à réaliser
que toutes les apparences de la pomme sont contre lui
et
comme le malheureux indigent
comme le pauvre nécessiteux qui se trouve soudain à la merci de n'importe quelle association bienfaisante et charitable et redoutable de bienfaisance de charité et de redoutabilité le malheureux peintre de la réalité
se trouve soudain alors être la triste proie
d'une innombrable foule d'associations d'idées
Et la pomme en tournant évoque le pommier
le Paradis terrestre et Ève et puis Adam
l'arrosoir l'espalier Parmentier l'escalier
le Canada les Hespérides la Normandie la Reinette et l'Api
le serpent du Jeu de Paume le serment du Jus de Pomme
et le péché originel
et les origines de l'art
et la Suisse avec Guillaume Tell
et même Isaac Newton
plusieurs fois primé à l'Exposition de la Gravitation Universelle
et le peintre étourdi perd de vue son modèle
et s'endort
C'est alors que Picasso
qui passait par là comme il passe partout
chaque jour comme chez lui
voit la pomme et l'assiette et le peintre endormi
Quelle idée de peindre une pomme
dit Picasso
et Picasso mange la pomme
et la pomme lui dit Merci
et Picasso casse l'assiette
et s'en va en souriant
et le peintre arraché à ses songes
comme une dent
se retrouve tout seul devant sa toile inachevée
avec au beau milieu de sa vaisselle brisée
les terrifiants pépins de la réalité.

Paroles, Jacques Prévert, éd. Gallimard.

(photo de Yogendra Joshi, licence creative common)