[L'avant-propos du Souvenir de personne de Cécile Fargue sera le dernier extrait mis en ligne sur les penchants du roseau avant la sortie du livre prévue le 8 novembre 2010. Une période de précommande d'un bon mois sera ouverte dans une semaine, vous pourrez en lire les conditions à cette adresse]

…sur le visage démoli, l’œil vivant, le gauche,
brille comme une lanterne sur les ruines.

Paroles, Jacques Prévert.

Avant-propos

Avril mil neuf cent quatre-vingt-quatorze, les services de voirie de la ville d’Angoulême découvrent le corps d’un adolescent, mort vraisemblablement par overdose. L’enquête ne permettant pas de l’identifier et aucun parent ou proche ne se signalant auprès des autorités, la ville suit la procédure prévue en pareil cas : quelque part, sur un registre, les faits sont méthodiquement reportés, une sépulture gracieusement offerte et ledit registre refermé. Affaire classée.

Voilà les faits. Voilà pour quoi ce livre est. Parce que ce garçon dont personne n’a fermé les yeux, ce garçon vivant et mort sous X, il avait un prénom et je le connais. Un prénom oublié du registre, effacé… Il y a des choses comme ça qui ne se font pas : on ne peut pas vivre sur les bancs et y graver en même temps son prénom.

Ce garçon était sans abri — sans doute l’aviez-vous compris — et pour piquer son bras il allait, la nuit, se prostituer à l’arrière des voitures ou le dos collé à un mur. Mais si je vous dis cela, au fond, je ne crois pas faire beaucoup mieux que le registre : les faits ne sont jamais que les résidus de ce qui a été vécu, rien de plus.

Il avait quatorze ans, j’en avais treize lorsque nos chemins se sont croisés. De sa vie j’ai partagé les derniers mois. À l’époque je n’ai su le dire à personne, mais j’ai promis qu’un jour, le jour où je serai grande, je raconterai.

Je n’aime pas le mot de témoignage parce qu’il y a cette idée d’à charge et à décharge, cette idée de transformer un être en étendard. Pourtant, ce livre en est un. Mais il n’y a pas de héros, il y a beaucoup plus, il y a quelqu’un que vous n’avez pas vu et à qui vous avez manqué.

Ce garçon s’appelait Sébastien, jusqu’à aujourd’hui personne ne le savait, mais je suis venue vous parler.

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.

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