Le Souvenir de personne vu par Stanislas Fleury
Par Christian le jeudi 2 décembre 2010, 14:14 - Le Souvenir de personne - Lien permanent
Il faut tout d'abord féliciter Cécile pour la cohérence de son style. Mis à part quelques « manies » ou facilités d'écrivain en devenir (l'excès de phrases non verbales, l'usage abusif des points de suspension, etc...), on lit quelque chose de travaillé et d'abouti.
C'est plein d'émotion bien sûr, on pourrait recevoir ce récit comme un beau désir de mémoire, et c'est sans doute le but (atteint) du livre. Il y a un dosage assez juste dans les descriptions de cette misère (ni trop hard, ni trop éthérées), mais le malaise que j'ai ressenti vient d'un autre déséquilibre que je détaillerai un peu plus loin. Cécile laisse parler son cœur, et on le sent battre au travers de ces lignes. On ne peut reprocher à l'auteure son manque de sincérité; elle est communicative. Il y a des réflexions et des phrases simples, magnifiques, qui illuminent de nombreuses pages.
Pourtant, la cohérence tenue entre réalisme descriptif et échappées poétiques de la structure narrative fait la singularité, et peut-être, les limites de l'œuvre. On est souvent circonspect devant le choix réitéré de trouver de l'angélisme poétique dans des réflexions ou des dialogues beaucoup moins crédibles (le passage de l'arbre par exemple, bien inopportun à mon goût). J'ai eu également du mal à croire, finalement, aux « escapades » de ces 2 jeunes, sans un minimum de repères concrets à la vie « extérieure ».
Ce qui m'a le plus gêné, c'est l'absence de révolte, de volonté de s'en sortir, et l'accompagnement muet de la jeune fille fait parfois penser à un peu de voyeurisme. Elle assiste, consciente, au naufrage du jeune homme, suit ses malheurs sans émettre un soupçon de révolte ou de réaction (conséquence aussi du jeune âge sans doute). Ce parti pris du recul pour mieux décrire jette finalement un regard étrangement complaisant sur cette misère. Bien sûr, le propos du livre n'était pas d'expliquer, de justifier, de solutionner, mais à trop vouloir ainsi toucher la corde sensible, on peut parfois verser dans le pathos de description, à l'issue fatale, à l'image de « La petite fille aux allumettes » d'Andersen.
Pour résumer, c'est pour moi un bien beau livre dans son style et son dessein, mais l'absence de soutien et de révolte donne un étrange sentiment de complaisance.
Stanislas Fleury (reçu par mail avec la mention : « Rien n'est privé dans la critique que j'ai faite du livre, tu en fais ce que tu veux », dont acte).
Commentaires
Alors, oui, parfois, le texte ne fait que suggérer, il demande au lecteur d'avoir un peu de bouteille et selon sa sensibilité de remplacer les points de suspension par ses propres interrogations, en cela, il m'est aussi cher, il n'enferme pas.
On ne revient jamais tout à fait de ce qu'on a vécu et toute transgression, contrainte, acceptée ou volontaire ouvre une voie qui ne se referme jamais vraiment.
En un mot comme en cent (*), je ne pourrai jamais comprendre qu'un lecteur puisse entrer dans Le Souvenir de personne sans être tenté d'éclater en sanglots dès les premières pages. Les premiers mots, devais-je dire. Ne serais-ce déjà dans l'avant-propos : "A l'époque je n'ai su le dire à personne, mais j'ai promis qu'un jour, le jour où je serai grande, je raconterai."
La force du récit se love essentiellement dans l'écriture où, précisément, la plus innocente virgule a son sens. Quant au pathos, il me semble que le "danger" d'en user, c'est du côté du lecteur qu'il pourrait se loger. Ce qui pourrait justifier des avis critiques plus réservés et pudiques.
(*) Parfois sans.
"Ce qui m'a le plus gêné, c'est l'absence de révolte, de volonté de s'en sortir, et l'accompagnement muet de la jeune fille fait parfois penser à un peu de voyeurisme. Elle assiste, consciente, au naufrage du jeune homme, suit ses malheurs sans émettre un soupçon de révolte ou de réaction (conséquence aussi du jeune âge sans doute). "
Je comprends tout à fait ce ressenti; on peut être très étonné de voir cette totale absence de réaction de l'adolescente face au garçon qui s'auto détruit; mais justement; c'est une adolescente.Comme vous dites, sa réaction s'explique par son très jeune âge. Il y a sûrement en elle une fascination inconsciente pour la drogue et l'auto- destruction. On pourrait même penser: elle le regarde faire ce qu'elle même n'ose pas faire. Mais là, j'interprète sans savoir car il y beaucoup de non dits certainement volontaires; je me mets à la place du personnage, imaginant qu'à cet âge là, j'aurais sans doute eu une semblable attitude. Ne jamais oublier que les moins de 18 ans n'ont pas du tout une vision d'adulte, une conception "raisonnée et raisonnable" de la vie.
La connotation péjorative du néologisme moralisateur mentionné m'a gêné aussi. S'il suffisait d'être révolté par la supposée fascination d'un être pour la mort, ce serait le bonheur sur terre. S'il fallait donner au livre de Cécile Fargue un rôle "utilitaire" ou social, ce serait, pour ma part, d'être sorti de son témoignage doublement convaincu que la lute contre les marchands de mort est un combat contre des monstres qui me semble hautement plus important que la hausse du prix d'un ticket de métro ou celle de l'âge de la retraite. Son livre fait mal par là où il passe...