J’ai fini par m’asseoir. Sans fatigue pourtant, sans envie de rester ou de partir, juste pour attendre. Attendre d’avoir froid, ou chaud, ou soif… attendre une raison de bouger. C’est là qu’ils sont arrivés.

Un d’abord, puis un autre, un suivant, une ribam­belle de mots désordonnés, chiffonnés… C’était les tiens. Tous les mots que tu n’avais pas su dire, pas su élever. Ceux que tu avais crachés comme les pépins d’un fruit dont tu ne voulais plus laisser venir la pourri­ture. Ils étaient là, devant moi, abîmés comme les miens, ne sachant pas très bien où aller, ne se résignant pas à te rejoindre tout à fait.

On s’est regardé un long moment eux et moi. Leurs discours étaient embrouillés, chacun voulait parler le premier, et à tous les entendre je n’en écoutais aucun, mais je reconnaissais ta voix.

J’ai toujours été sensible aux voix, à ce membre de plus qui nous pousse lorsque l’Autre se fait soudain trop éloigné. Et bien plus que les écouter, j’aime les regarder. Regarder la façon dont elles découpent le silence, la manière qu’elles ont de souligner le corps, trait fin ou appuyé. Il y a tant d’eaux où plonger en dessous de ces passerelles jetées... La tienne était douce, je me souviens, des intonations de l’enfance y étaient restées piquées. Il y avait de ce qu’aurait dû être ton corps imprimé dans ses couleurs et ses déliés.

Tu parlais peu, pour ainsi dire pas, et lorsque tu le faisais tes phrases glissaient, rapides, d’entre tes lèvres, à peine audibles parfois. C’était comme un coup d’incisive, un air de revanche, mais une morsure trop légère pour entamer le cuir des silences. Ta dent mordait dans les premiers mots, mais desserrait souvent l’étreinte avant les dernières syllabes, elles se perdaient alors dans un geste vague de ta main, ou un hochement de tête… comme parfois un regard se termine au clignement d’une paupière, par pudeur ou délica­tesse. Cette même pudeur qui, à chaque fois que tu prenais la parole ou presque, te faisait détourner la tête, regarder au loin ou le bout de tes chaussures. Et, la dernière lettre prononcée, tu faisais mine d’avoir déjà oublié, tu t’en détachais, lèvres closes, quand ton corps, lui, restait tout entier accroché à son écho, et attendait.

Sur l’allée blanche du cimetière, tes mots tremblo­taient, loin de tes lèvres fermées. Ils avaient peur, je crois, que je les laisse moi aussi, peur de l’ombre haute des cyprès, peur de la rondeur du gravier, de cette armée de points finals… Alors, je les ai recueillis parce qu’ils étaient de toi tout ce qui subsiste. Je leur ai promis qu’un jour ils auraient assez de souffle pour revenir te chercher, assez de place et d’air pour parler, haut et fort, seuls, sans même moi pour les protéger.

Je leur ai appris à grandir. Appris à ne pas avoir de haine, à ne plus craindre les déformations de ta bouche forceps qui, sans vraiment le vouloir, sans pouvoir autrement, avait incisé leur cordon avant même que ne braillent les premiers sons. Et ils ont compris. Compris que les avoir tus n’est pas un crime, que le silence n’est pas un crime. Le silence est un enfant sans berceau, sans veilleuse, qui dans le noir se perd. Il suffit d’allumer la lumière.

Et puis tu sais, je ne crois pas tout ce que l’on raconte sur ces morts dont il faut, dit-on, un jour ou l’autre lâcher la main. Il ne faut pas trop croire en la mort, elle n’interrompt rien. Les vivants sont trop sûrs de leur réalité. Il y a des conversations souterraines qui n’en finissent jamais. Il n’est pas toujours besoin de remuer les lèvres pour pouvoir s’articuler.

Nous avons encore à nous écouter et à nous dire, je le sais. L’absence n’est pas un silence, juste une note à contre temps, qu’il faut lire sur une bouche fermée.

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.

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