Ces quais d’où l’on ne part pas, si j’y ai passé de longues heures assises à côté de toi, ce n’est pas là que nous nous sommes rencontrés. C’est sur une petite place que tu as sans doute oubliée. C’était la fin des grandes vacances, j’avais retrouvé ma bonne copine et cet après-midi là, entre deux courses, on se racontait notre été avec nos voix surexcitées et nos rires un peu forts.

Dans nos bavardages, rien d’intéressant, mais c’était là ma vie d’alors et j’étais loin de penser qu’il pouvait en exister d’autres. J’imaginais qu’il faudrait toujours se supporter ainsi, dans son équilibre, juste au bord de soi. Se pencher un peu, se deviner parfois et vite revenir. Je n’étais pas malheureuse de cela. Je n’étais pas heureuse non plus. J’étais sans vagues, sans houle, au centre de ma balance, un peu à contre-jour de moi.

Lorsque nous sommes arrivées sur la place, je n’ai d’abord pas fait attention à toi, il a fallu que tu nous interpelles pour nous demander du feu. Tu l’as fait sans lever la tête, cramponné à la margelle de la fontaine comme le font les vieux soûlards qui ne savent plus tenir droit. Tu n’étais pas vieux pourtant, quelques mois de plus que nous à peine, mais ton corps avait cent ans.

C’est la copine qui t’a répondu, de mauvaise humeur, pourtant elle si avenante d’ordinaire. Et lorsque tu as essayé de te lever, perdant l’équilibre et te retenant à son bras, d’un geste brusque elle t’a repoussé, épous­setant sa manche sur son avant-bras droit… Vite… un, deux, trois… Mouvement à peine visible, sans doute n’y a-t-elle prêté aucune attention sur le mo­ment.

Moi, je ne sais pas pourquoi, je l’ai vu ce geste.

Il y avait d’un côté ses jolis doigts au vernis pâle et irisé, son geste au fond banal. De l’autre ton regard qui, jusqu’alors dans le vague et détaché, s’était accro­ché lui aussi au revers de sa main. Et j’étais là, au milieu. Et je devais décider. Décider quel côté était le mien, celui des doigts que je connaissais si bien ou celui de tes yeux, des yeux comme je n’en avais jamais vu et où brusquement, violemment, je voulais être vue.

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.

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