Le Souvenir de personne - L'être ouverte VI
Par Christian le lundi 13 décembre 2010, 06:37 - Le Souvenir de personne - Lien permanent
Ces quais d’où l’on ne part pas, si j’y ai passé de longues heures assises à côté de toi, ce n’est pas là que nous nous sommes rencontrés. C’est sur une petite place que tu as sans doute oubliée. C’était la fin des grandes vacances, j’avais retrouvé ma bonne copine et cet après-midi là, entre deux courses, on se racontait notre été avec nos voix surexcitées et nos rires un peu forts.
Dans nos bavardages, rien d’intéressant, mais c’était là ma vie d’alors et j’étais loin de penser qu’il pouvait en exister d’autres. J’imaginais qu’il faudrait toujours se supporter ainsi, dans son équilibre, juste au bord de soi. Se pencher un peu, se deviner parfois et vite revenir. Je n’étais pas malheureuse de cela. Je n’étais pas heureuse non plus. J’étais sans vagues, sans houle, au centre de ma balance, un peu à contre-jour de moi.
Lorsque nous sommes arrivées sur la place, je n’ai d’abord pas fait attention à toi, il a fallu que tu nous interpelles pour nous demander du feu. Tu l’as fait sans lever la tête, cramponné à la margelle de la fontaine comme le font les vieux soûlards qui ne savent plus tenir droit. Tu n’étais pas vieux pourtant, quelques mois de plus que nous à peine, mais ton corps avait cent ans.
C’est la copine qui t’a répondu, de mauvaise humeur, pourtant elle si avenante d’ordinaire. Et lorsque tu as essayé de te lever, perdant l’équilibre et te retenant à son bras, d’un geste brusque elle t’a repoussé, époussetant sa manche sur son avant-bras droit… Vite… un, deux, trois… Mouvement à peine visible, sans doute n’y a-t-elle prêté aucune attention sur le moment.
Moi, je ne sais pas pourquoi, je l’ai vu ce geste.
Il y avait d’un côté ses jolis doigts au vernis pâle et irisé, son geste au fond banal. De l’autre ton regard qui, jusqu’alors dans le vague et détaché, s’était accroché lui aussi au revers de sa main. Et j’étais là, au milieu. Et je devais décider. Décider quel côté était le mien, celui des doigts que je connaissais si bien ou celui de tes yeux, des yeux comme je n’en avais jamais vu et où brusquement, violemment, je voulais être vue.
in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.
Commentaires
..."où brusquement, violemment, je voulais être vue." C'est sublime. N'ayons pas ou plus peur des mots. Tant de Sébastien ne sont encore ni vus ni regardés, mais exclus.
A la lecture de ces lettres quotidiennes, j'en aime chaque jour davantage l'auteur.
Iris, oui, mais aussi celles et ceux qui les regardent.
Savina, eh bien moi aussi. Un texte gagne souvent à être présenté de différentes manières. Un livre pour s'y plonger, des rendez-vous à petites touches pour s'en gorger, demain il pourrait être autre, pourquoi pas un monologue sur des planches ?
Cher Christian,
Cette idée de faire est tout à fait juste : à la lire ainsi, il est vrai, les textes se goûtent avec plus de saveur.
Je vous le souhaite, pour les planches... Je n'y connais rien en théâtre, mais au vu de l'émotion que ce livre dégage, il doit certainement y avoir sa place.
Oh oui ! Les planches, mais quelle belle idée ! Découvrir un monologue tout en douceur, en pudeur et retenue, loin des sentiers battus http://www.youtube.com/watch?v=v7sJ... mais souvent bruyants à outrance. L'intérêt du projet réside, me semble-t-il, dans le fait que la comédienne choisie ne serait nullement tributaire de son âge. Que la voie est ouverte à toutes les voix. Si j'ose dire ?
Christian, oui. C'était entendu.
Un jour n'est pas l'autre, c'est bien vrai... Le temps n'attend pas. Je pense que la saveur évoquée découle peut-être aussi de la sensation de lire un même livre ensemble quasiment en même temps ? L'intimité de votre blog s'y prête à merveille.
Savina, j'ai vu sur votre blog que vous vous penchiez vers le Christ et les tourments de l'âme. J'ai pensé à vous, car je viens de découvrir une page sur le "mur" de Cécile Fargue, intitulée "Les Clous bleus" qui m'interpelle beaucoup.
PS : N'existe-t-il un synonyme au mot "blog" ? Cela me rappelle chaque fois une "salle d'op'"... Ou pire.
chère Iris,
Pardon, je viens seulement de lire ce message qui était mis en lien par vous dans un autre commentaire récent.
Merci pour cette information cloutée ... Mais, où peut-on trouver son blog ?
Chère Savina, je l'ignore. La ribambelle l'avait vu sur FB.
Chère Iris,
Merci beaucoup à vous. J'ai pu le lire grâce à Christian qui l'a retrouvé sur FB.
Je vous souhaite une très belle soirée, ainsi qu'aux autres,
Sincèrement.
P.S : demain je me fais opérer d'une dent de sagesse (j'ai la trouille - pensez à moi !!)
Chère Savina,
Promis ! D'ailleurs, les dents de sagesse ne servent à rien, il paraît. Un prof de bio nous avait expliqué qu'elles ne seraient qu'un "vestige" de notre passé de carnivores... Rapminot n'es parle pas.
Travelling latéral des quais à la petite place sur une prise de conscience qu'aurait trouver sa flamme dans un banal "époussotage" de manche... ou comment allumer la lumière sur un frère, des frères.
L'auteur a-t-elle pensé son roman comme des plans séquences, ou ces derniers se sont-ils imposés à elle naturellement, inconsciemment? Quoiqu'il en soit, Cécile nous plonge visuellement très habilement dans le cheminement de son dedans d'enfant qui s'ouvre à cette rencontre sans qu'il apparaisse "souvenir".
En cela aussi, l'on reconnait le talent de Cécile Fargue: la construction de son récit a ainsi le pouvoir d'octroyer à son histoire, l'adhésion, l'identification, voire la communion avec le lecteur.
Entre le vernis amical et ce regard si plein de vagues, la petite fille reconnait brusquement ce qui depuis toujours bat dans ses entrailles, dans son dedans bien qu'elle l'ait ignoré jusqu'à ce jour de fin de vacances.
Rien d'étonnant alors à ce qu'elle se penche vers ses yeux, "des yeux comme je n’en avais jamais vu et où brusquement, violemment, je voulais être vue."
.. et de vacance, en elle, il n'y en aura désormais plus.