C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés toi et moi. Les jours ont passé, mais comme une épine fichée sous l’ongle, une image est restée : la main de la bonne copine essuyant le revers de sa manche. Les doigts sont restés là, à courir dans ma tête, comme un rébus dont on ne trouve pas l’issue. Et cette place où je t’avais croisé pour la première fois, je me mis à y passer chaque jour. Elle et les rues voisines. Il y avait non loin un grand magasin où, je le compris vite, tu passais une bonne partie de tes journées et, quasiment face à l’entrée, un arrêt de bus. Je n’ai jamais autant pris les transports en commun que ces jours-là, guettant la moindre excuse, la moindre course à faire. Je n’ai jamais autant manqué de correspondances aussi, laissant passer souvent deux ou trois bus avant de me résigner à monter.

Les premiers jours, je crois vraiment que tu ne m’as pas vue. Dans la foule des sans visage, j’en étais un de plus. Je n’avais même pas de monnaie dans mes poches… Enfin si, j’en avais, mais jamais je n’aurais osé. Assise sur le banc de mon abri-bus, je commen­çais à l’apprendre moi aussi, à l’entendre, le bruit de la ruche. Il faut en passer de longues heures sur le trottoir pour l’entendre ronronner… Et ça s’active, ça va à la tâche, ça grommelle, ça remâche dans sa moustache… Ça n’en finit pas de faire semblant de vivre… Et, si on se tait, on peut l’entendre : et qu’est-ce que je vais faire à manger ce soir ? et si j’achetais la dernière Laguna ? et que devient la cousine Clara ? et si je pensais un peu à moi ?… Je ne voulais pas leur ressembler, pas que tu me voies aussi mal qu’ils ne te regardaient pas.

Je ne voulais pas être comme cet homme qui était passé un peu plus tôt dans l’après-midi et t’avait refilé un peu de monnaie. Il s’était penché sans te regarder, sans même esquisser un sourire. Froid, dans son bon droit, tendant juste ce qu’il faut d’oreille pour en­tendre le merci que tu ne lui dirais pourtant pas. Non, à la place, tu t’étais levé, tu avais fait le poirier et, face à lui, avais répondu « quitte »… Rien à répli­quer, il était parti fâché… Le merci c’est moi qui ne l’ai pas prononcé. Un homme qui fait le poirier devant un homme qui ne fait que se pencher… Je n’avais pas vu que tu avais la tête à l’envers, je n’avais vu que tes empreintes. Plus hautes.

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.

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