Combien de temps avons-nous joué ainsi, à faire comme si rien n’allait se passer ? Je ne m’en souviens plus. Plusieurs jours c’est certain, plusieurs semaines peut-être. Au début, nous nous manquions souvent, j’arrivais lorsque tu partais, ou inversement. Puis nos faux hasards devinrent de faux rendez-vous. À la même heure, toujours, je venais m’asseoir sur ce banc et toi, venant de l’autre bout de la rue venais t’asseoir juste en face. Nous prenions tant de soin à éviter nos re­gards… Je prenais pour alibi un livre que j’ouvrais à peine arrivée. Je l’ai encore ce vieux poche d’ailleurs, que tu allais apprendre à aimer, c’était Paroles de Prévert. Par-dessus les pages, je t’attendais, j’apprenais à te regarder sans avoir peur. Peur de tes bras trop maigres, peur de ces heures de silence où tu restais prostré et replié, peur de ces colères folles qui te pre­naient pour un rien parfois et te faisaient frapper le mur à coups de pieds… Mais j’apprenais à entrevoir tes sourires aussi, ceux que tu avais à jouer d’un rayon de soleil entre tes doigts, à deviner l’envie qui était tienne de poser ta tête quelque part…

J’apprenais l’Autre. Le premier.

Chaque jour, à l’heure de notre rendez-vous je me promettais de tout te dire… Je ne savais pas par où commencer… C’était un sac de nœuds, et tout me ramenait à toi. Je voulais te dire que je n’avais jamais aimé qu’on me prenne la main… mais que la tienne qui m’enserre… tu pouvais… jusqu’à en faire rougir mes phalanges… Te dire que si tout me frôlait depuis toujours, que si rien ne me retenait, il te suffisait, toi, de te taire pour que soudain tout m’interpelle, tout prenne densité… Te dire encore que j’avais peur, qu’il y avait quelque chose de lourd en moi, quelque chose de vivant, comme une vérité remontant soudain à la surface et que je n’avais pas une seule embarcation qui tienne la route… Mais te dire que le pire, ce n’était pas la noyade, non, le pire c’était de penser que le calme puisse revenir, le reflet lisse…

Mais il n’est pas revenu et un jour tu as traversé la rue.

La suite, elle est là. C’est ma mémoire, ce sont tes mots, ces jours, ces mois passés ensemble et que je vais dire. Que je vais dire pour que rien ne soit plus ignoré, pour que tu n’aies pas traversé cette rue pour rien…

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.

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