Pendre la crémaillère

Les penchants du roseau sont les invités de la médiathèque de Saint-Aubin-du-Cormier (Ille & Vilaine) ce 27 mai pour y présenter leurs publications. Padrig Moazon, poète, auteur de Mémoires du cargo - à paraître ce 31 mai - nous offrira le plaisir de sa présence.

Présenter les onze livres qui ont suivi la parution des Conards de Rouen, ce sera parler de cheminements, de rencontres, de choix et de textes. J'aime improviser. Je ne dérogerai pas. Pourtant lorsqu'on m'invite à lire un extrait, je me trouve parfois dépourvu : lequel choisir ?

Je vous propose - vous qui connaissez bien un ou plusieurs de ces livres - de m'aider à les choisir. Pour éviter un blanc, j'inscris, ci-dessous, mon premier choix. Merci de me confier le vôtre dans les commentaires au bas de ce billet.

Christian.

Bleu Terre, Jean-François Joubert

Éclats de lune

Une lune écarlate éclaire quelques voiliers. Moi, je promène chien et nostalgie sur l’écran de ma mémoire. Des couleurs s’invitent. Ivre de dunes, je m’absente dans ce tableau. Les blés sont ocre jaune, la lavande respire le vert, le blanc. La terre s’inhale, de vieilles pierres de taille comptent les ans. Enfant, je courais sous les bois ; maintenant, j’attends les vents d’ouest, pour me sentir vivant. Mille fois je suis mort, pris en otage de ton absence. Alors je m’aère l’esprit en regardant Ouessant, et la mer translucide me transcende, quand je ne suis que la cendre de notre histoire d’amour. Je patiente face à la roue qui tourne. Sans montre, j’ai le temps de compter les éclats du Stiff et de mon cœur. Les nuages pourpres inventent la joie de te savoir heureuse.

Tu es ma source de jouvence et quand je pense au charme des bateaux fantômes, je sais que j’ai raison de croire à cette histoire. L’horizon me bouscule, sensible charme de l’être lumière, lui qui dessine le monde en éclairs de génie. Cette poussière qui pense me hante. Déguisé en plaie ouverte, ce paysage me transporte vers l’œil-porte de l’univers.

Demain, ta robe volera sur mon dessein...

La Chèvre jaune, Paul de Musset

On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les matins, quantité de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fenêtre et s’amuse à regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. Les chèvres possèdent la mémoire spéciale des localités. Le troupeau s’arrête avec un instinct merveilleux devant chaque porte où il y a un chaland, et la nourrice chargée d’alimenter la maison se détache aussitôt de la bande pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle comprenait l’importance de ses fonctions. Les chevriers, n’ayant pas de coups à donner ni de cris à pousser comme les conducteurs de bœufs, sont des gens d’humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de fatigue, finissent leur journée de bonne heure, et vivent plutôt en associés qu’en maîtres avec leurs compagnes cornues.

En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier âgé de seize ans, qu’on appelait Cicio…

Le Souvenir de personne, Cécile Fargue

Et puis tu sais, je ne crois pas tout ce que l’on raconte sur ces morts dont il faut, dit-on, un jour ou l’autre lâcher la main. Il ne faut pas trop croire en la mort, elle n’interrompt rien. Les vivants sont trop sûrs de leur réalité. Il y a des conversations souterraines qui n’en finissent jamais. Il n’est pas toujours besoin de remuer les lèvres pour pouvoir s’articuler. Nous avons encore à nous écouter et à nous dire, je le sais. L’absence n’est pas un silence, juste une note à contre temps, qu’il faut lire sur une bouche fermée.

À l’heure des premières amours, beaucoup se construisent de petites chapelles à taille humaine où apprendre à croire. Nous, nous nous sommes édifié une cathédrale où il a fallu se battre des ailes pour professer nos miracles. Aujourd’hui dépliées, elles traînent au sol et menacent de ne jamais trouver la prochaine marche assez haute, assez infranchissable. Nous nous sommes condamnés aux victoires sur l’impossible et tout le reste semble du coup insipide…

Mais même si en une seule saison nos terres ont donné leurs plus beaux fruits, éventré leur ventre de la plus monstrueuse des moissons. Même s’ils sont difficiles à dessiner les prochains sillons et que l’on se dit surtout à quoi bon puisque nos greniers débordent encore, et qu’on n’aura jamais assez de dents pour mordre dedans…

Même si tout cela existe, je continue pourtant de creuser cette terre, de vivre de miracles… et sans lâcher la tienne garder mes demains libres. La mort n’a pas fait de moi ta veuve. Je ne le serai jamais. Je suis notre descendance.

Bankster, Robert Bruce

À première vue, notre homme n’a ni l’entregent d’un Stasvisky, ni la révolte d’un Mandrin, encore moins la farouche combativité de Villon, la canaillerie d’un Cartouche, d’un Guilleri ou tous ces autres légendaires malandrins des grands chemins de France. Non, ce personnage ne leur ressemble pas, il est d’une espèce différente, de celle qui, secrètement, méthodiquement, solitairement, dans une sorte de jouissance intellectuelle intérieure inouïe monte une seule mais spectaculaire carambouille, puis son forfait accompli, tire sa révérence et disparaît définitivement de la scène. L’on pourrait le comparer à cette patiente petite graine sommeillant des années sous terre, qui un jour, sent la nature se réveiller et commence à monter vers le soleil pour disparaître aussitôt après la floraison. Des années plus tard, bien qu’il ait définitivement disparu de ma vie, je revois encore flotter sur son visage cet éternel sourire d’adolescent le caractérisant si bien.

J’ai rencontré notre héros un certain jour du mois d’août dans un bouillon du quartier des Halles à l’enseigne du Merle Moqueur où…

Un jour de grosse lune, Cécile Delalandre

Jour comme un ibis sacré

(…) — Vous êtes anglais ?

— Oui.

Il a souri en regardant le ciel.

— Je m’en vais faire comme ces oiseaux : me laisser porter par des flux plus chauds du côté de Marrakech.

Il a tiré sur sa clope, a toussé encore, puis a suggéré qu’on aille s’asseoir sur des transatlantiques qui gisaient non loin de nous. Il a parlé des heures, sans répit, je l’ai écouté des heures, à l’envi.

Quand les côtes de Tanger se sont mises à blanchir, il s’est tu. Moi j’étais groggy, à terre, par tout ce qu’il venait de me révéler.

Il a tenté de me consoler en me disant qu’il avait eu le temps de voir les mûres rougir, d’écouter la chouette chevêche, de caresser l’aubépine, de souffler sur les séneçons, d’humer les tanaisies, de délainer des chèvres maltaises... qu’il allait bientôt aspirer un autre air et qu’il avait moins peur du crochet des serpents que celui du big brother !

Avant de partir, il m’a dit s’appeler Eric ou Arthur, je ne sais plus. Il a sifflé Marx, son chien, a toussé, encore, puis il a disparu comme on s’était trouvés.

Je ne sais pas vraiment si ça s’est passé, mais ça reste toujours comme un ibis sacré échappé du Nil, au-dessus duquel Kate Bush entonnerait Brazil sur un nuage éparpillé comme une grenade.

Peaux de papier, Yasmina Teterel

Sur mes traces

Sur la route du temps divisé
J’avance, le cœur suspendu
Au plafond de ma mémoire
Précédée de mes empreintes
Je cherche mes silences
Sur les pages de neige
Et une lune de sang et de chair
Éclaire le chemin.
Je veux aller là-bas
Là où le futur est passé
Là, au centre.
Percer l’œuf.
Écrire.

L’Homme qui plantait des arbres, Jean Giono

J’avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d’Elzéard Bouffier, d’autant que, lorsqu’on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu’à mourir. Il n’était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s’était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.

Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J’étais littéralement privé de parole et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l’âme de cet homme – sans moyens techniques –, on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction.

Descriptions : Jean-Yves, chevrier - Éric, potier, Christine Lapostolle

Ce qui est parfois difficile, pas douloureux, parce que c’est un peu trop fort, mais ça peut arriver, en pleine saison d’été, que le matin – c’est toujours très excitant, ça c’est un grand plaisir que j’ai, c’est d’ouvrir le four. Quand j’ai une cuisson émaillée, c’est-à-dire des objets terminés, il faut sortir les objets un à un, j’aime bien être seul dans ces cas-là. La boutique est fermée, et donc je regarde ce que j’ai fait, et puis, c’est assez rare, mais ça arrive parfois que parmi les 30 objets qui ont été cuits, il y en ait un – parfois il n’y en a pas du tout – il y a un objet que je trouve beau, que j’aime énormément. Et ce qui est terrible c’est qu’il arrive que cet objet je le vende dans l’heure – ça c’est quelque chose de frustrant. Maintenant, depuis quelque temps, je fais des photos (ce n’est pas moi qui les fais), mais je trouve que ça ne représente pas grand-chose. Ce sont des objets qui sont partis…

Infinis paysages, Quinze poètes

Né en Maurienne

J’ai voulu que tu naisses au pays des rochers
Lorsque sourd une eau pure du ventre de la terre,
Caressé par le foehn, par un berger veillé,
J’ai voulu que Maurienne soit ton autre mère

J’ai voulu que tu saches les parfums d’alpages
Divine récompense en haut des sentiers fous
Qui mènent nulle part, mais t’emplissent d’images
Les cailloux trahissant soudain les éterlous

J’ai voulu que la vie, mon enfant, te soit belle
Quand d’autres s’épuisent à vouloir davantage
J’ai voulu que l’effort te soit si naturel
Que ta simplicité s’étonne des hommages

Tu es né en Maurienne, qu’importe d’où je viens
J’ai choisi ton pays ainsi que ton berceau
Je sais qu’il t’aimera comme il aime les siens
Et qu’il élèvera ton regard vers le beau.

Annie David

Retours difficiles, Scènes étranges d’une enfance de garçon

Son père l’observait manœuvrer en souriant, et chaque fois Wems sentait sa main qui venait se poser sur son épaule ou contre sa nuque. Cela aussi lui semblait bon et réconfortant. Ce genre de petit geste tendre et pudique que vous n’oublieriez jamais parce qu’il venait de votre père que vous aimiez, dans un moment où vous deviez vous conduire comme un homme et ne rien montrer de ce que vous ressentiez puisque vos sentiments étaient ces sentiments de petit môme pas si loin de se mettre à chialer. Vous les détestiez, ces sentiments idiots et à peine dignes d’une fille, ils vous faisaient honte puisque vous étiez un garçon et déjà presque un homme, et vous vous détestiez aussi de les éprouver mais ils étaient bel et bien là, à vous serrer la gorge. Tout était si difficile en grandissant avec les sentiments. Ils s’accrochaient aux basques du petit môme d’autrefois que vous n’étiez plus et refusaient de vous quitter, ainsi il vous fallait apprendre à leur mener la vie dure, les obliger à lâcher prise. Vous vous sentiez parfois malheureux de cette dureté qui s’installait peu à peu en vous bien sûr, mais elle était nécessaire : comment grandir autrement ?

Mémoires du cargo, Padrig Moazon

(paraîtra le 31 mai & le 27 aussi !)

Le Suzuki 50 chevaux fredonne sa litanie.
La pirogue déchire la peau brûlée du Saloum.
Les vagues soulevées par le moteur viennent lécher les cicatrices de la mangrove, tatouée de tentacules.
Mélancolie des albatros attendant que le soleil sèche les plumes de leurs ailes déployées.

Le delta neutralise le fleuve, lui impose l’immobilité.
Les pêcheurs ont pris le parti de ne pas provoquer l’horizon.

Un vol de pélicans pour justifier le ciel.


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(photo de Égoïté, auteur du tableau : Jos Goemaer, Détail de « Le Christ chez Marthe et Marie », de Jos Goemaer, exposé au Musée de la Gourmandise de Hermalle-sous-Huy, licence creative common)