(un appel, comme celui d'un 8 novembre le 18 juin : bravo Cécile, bravo Boris)

Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, première de couverture

Avril

…Compagnons des mauvais jours, je vous souhaite une bonne nuit. Dormez. Rêvez. Moi je m’en vais…
Fragment du Concert n’a pas été réussi.

Ce n’est pas qu’un salaud noir le papi-client du mercredi. Il arrive que quelque chose en lui se fende et se répande comme un baume blanc enveloppant sa part sombre. Un trop-plein de dégoût peut-être qui, se perçant comme un abcès, vient ronger le fer de ses perversités. Il peut alors nous surprendre d’humanité, s’offrant dans le même temps, sans doute, de quoi se pardonner.

Aujourd’hui, c’est son anniversaire, il ne peut pas rester, mais veut que pour nous aussi il soit spécial ce jour de l’année. Alors, sans rien nous demander en retour, il nous laisse la clef pour passer la nuit tous les deux à la cabane, on aura juste à la glisser sous la pierre plate à côté du grillage de l’entrée. En partant, il pose sur la table une grosse brioche et du café, des sachets d’héro, sur nos fronts un baiser chaste et, bien sûr, nous répète les dernières recommandations d’usage pourtant cent fois rabâchées. Il le sait, mais aime à radoter un peu, c’est l’âge dit-il, heureux et coquet de se faire brocarder… « Soyez discrets mes petits agneaux, et puis ne traînez pas trop quand même, ce serait bien que vous partiez tôt dans la matinée… »

Levé bien avant moi, tu as tout préparé. Tu as tiré la petite table de camping hors de la cabane, juste devant les framboisiers encore endormis. Sur le petit réchaud à gaz, tu as fait chauffer les cafés, coupé quelques tranches de brioche posées bien parallèles juste à côté. Tu t’es débarbouillé vite fait au robinet qui sert à arroser le potager et, lorsque tu viens me réveiller, tes joues glacées me font rosir à mon tour comme un baiser. Tout fier de toi, tu m’accompagnes jusqu’à la table où nous déjeunons.

Nos brioches finies, on tire nos chaises, juste dans l’axe du soleil. Il est un peu timide, un peu d’avril. Derrière nos paupières orangées, il réussit quand même à doucement nous réchauffer. J’ai dans la tête une vieille chanson, entendue mille fois chez moi enfant, que je me mets à fredonner, comme ça, tout bas, juste pour moi. « Apprends-la-moi »… Côte à côte, sans ouvrir les yeux, on l’ânonne, son texte est gentiment désuet et léger. Il se marie à merveille avec la faïence ébréchée de nos bols, faïence blanche au liseré vert pâle et à la farandole de fleurs un peu fanées. Dans l’arbre juste à côté, les oiseaux piaillent fort, les plus téméraires venant se disputer sur la table nos miettes éparpillées. Ça ressemble à une matinée de vacances, on pourrait passer la journée sous ce soleil à ne rien faire que se sourire et s’aimer…

Nos cafés terminés, on se regarde… tôt dans la matinée, certes… mais… une petite heure de plus… qui le lui dirait ?…

« C’est dangereux, non, d’être là… bien…? »… Autour de nous le petit jardin est en train de s’éveiller. Bien sûr que c’est dangereux d’être heureux, d’apprendre à regretter, mais je ne le dirai pas. Ta chaise en équilibre sur deux pieds, tu t’étires longuement, souriant à mon silence : « on va rester encore »…

Dans la petite pièce du fond, tu prends la couverture et la déplies par terre, juste sous le pommier pour que je m’y installe. L’herbe mouillée enlèvera peut-être les vieilles traces. Puis tu rentres à nouveau. De l’intérieur je t’entends crier « tu vas voir quel bon jardinier je fais ! » Tu ressors, pelle sur l’épaule, manches relevées. Elle est trop lourde pour toi, ou peut-être est-ce ton corps qui n’arrive plus à avancer… je ne veux pas le dire non plus ça.

Notre hôte absent nous a parlé la veille de ces belles-de-jour à semer le long du grillage. Face au soleil, tes yeux clignent plusieurs fois, et la petite fossette droite de ta joue se plisse elle aussi. Parce que je te regarde, tu joues les petits mâles, bombant ton torse pâle, roulant de tes biceps inexistants, crachant dans tes mains comme un petit diable… On a l’air bête vraiment, un peu niais, un peu enfant… mais quel luxe ne sommes-nous pas en train de nous payer ! Celui de tous les gestes inutiles, les pas comptés, les pas urgents… On en jouit comme deux voleurs tout excités.

Consciencieusement, tu creuses la petite tranchée, sèmes, rebouches, arroses, pendant qu’allongée je bouquine je ne sais quel poche tout corné. Tu es si sérieux toi, pas une fois tu ne lèves le nez de ton travail qui te fatigue plus qu’il ne devrait… mais je ne le dis pas, je n’y pense pas.

Je vais nous préparer deux autres cafés. Sur le pas de la porte, les bols fumants dans les mains, longtemps je te regarde. Ça paraît si simple. Vraiment. Il faut juste ne pas penser à tout à l’heure, à demain, à après… En passant une main sur ton visage, tu laisses une grande balafre de terre mouillée sur ton front. Je te le fais remarquer, tu ris fort en essayant de l’enlever. On entrechoque nos bols avant de les avaler, regards baissés sur ta terre fraîchement retournée. Tu respires fort, comme après une course, exténué… Pas dire, pas penser…

Puis nos rires doucement se retirent, sur la pointe de nos sourires, un peu nostalgiques déjà, un peu au passé. Il est l’heure de partir, dans un coin de la mémoire, de déjà remiser. Elle est étrange cette vie en accéléré, en à peine quelques heures il faut vivre le bonheur et vite s’en aller. Cette petite matinée a pourtant en elle tout le poids des années qui ne seront sans doute jamais traversées.

En remettant la clef sous la pierre, on parie sur la couleur des fleurs : pour toi bleu, pour moi rose. Je calcule rapidement qu’il nous faudra patienter au moins huit semaines avant qu’elles ne fleurissent.

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.