Le Bac à sable
Par Christian le vendredi 19 août 2011, 22:35 - Vous - Lien permanent

On avait muselé mes dix ans. Bâillonnée, abandonnée derrière l’enceinte de pierres du pensionnat Saint Michel, je m'étais faite muette comme une pensée solitaire poussant entre les fils d'un trottoir bétonné. J’avais décidé de teindre en bleu marine un sourire de convenance et de l’adoucir d’un silence vêtu de socquettes blanches. Mais sous cet uniforme lisse et docile baignait l'écume de mes jours d'enfant qu'une eau bouillonnante ne cessait de blanchir.
Le soir, je déposais le masque et crachais en cachette ma hargne sur des vers qui se faisaient guerriers. Le jour, il m'arrivait pourtant de me battre vraiment pour briser les barreaux de cette geôle sanctifiée sur l'autel de mon éducation. Pendant mes longs jeudi de repos gris et moites puant l'errance amère, j'organisais des combats entre filles dans le bac à sable de la grande cour. Nous n'étions qu'une dizaine, petites compagnes d'isolement à fouler le gravier froid de la pension désertée par la meute de la semaine. Ces battles exorcisaient ma rage. Cogner, pincer, mordre, rougir jusqu'à l'apoplexie, suer, déchirer, bleuir, saigner me donnait l'illusion d'abattre tous les murs. Je ne pleurais jamais. Chaque coup reçu détruisait une frontière et chaque coup donné m'ouvrait un horizon. Mais c'était peine perdue. Châtiments et sanctions qui concluaient nos joutes armaient bien plus encore le ciment de ma bastille.
Après un mois de lutte dans le bac à sable, vint le résultat de la toute première rédaction de ma vie. Je crois que j'avais écrit un poème sur la mer avec des mots qui tanguaient sur des pieds incertains mais où la rime voguait paisiblement. Mademoiselle Deloffre, la prof de français l'avait lu à toute la classe. J'étais fière mais sans plus. Ce qui me réjouissait surtout c'était de me laisser porter par mes mots qu'elle clamait en oubliant étonnamment qu'ils étaient miens. Je réalisais le pouvoir de leur musique et la liberté qu'ils procuraient à s'évader. Écrire n'était pas que se battre ou vomir son aigreur, écrire c'était partir aussi. Ce fut ma première révélation. La seconde fut quand à la fin de sa lecture elle m'offrit en récompense un livre, mon premier vrai livre. Je le pris avec délicatesse et retournais rougissante de plaisir à mon pupitre. Je me souviens de la douceur du papier beige sous mes petits doigts et de l'illustration de la couverture. C'était un magnifique dessin où une jolie princesse regardait avec amour un homme vêtu comme un prince mais avec une tête velue de lion. Il s'agissait de La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont et dès cet instant je sus que ce livre m'accompagnerait toujours. Je le lus et le relus mille fois comme les Contes des mille et une nuits blottie sous les draps de ma petite prison qui n'en était plus une. Je me sentais légère et libre, libre de fuir sans que personne ne s'en aperçoive. Je crois même que je devins plus sage. Chaque nuit j'étais la belle : je jouais du clavecin ou chantais en filant et j'étais amoureuse de ce monstre au grand cœur dans son palais doré. Je n'éprouvais plus le besoin de me battre pour détruire la muraille de ma solitude et ma colère sourde s'était muée en une soif de lire. Je venais de découvrir que la littérature brisait les frontières et me permettait d'aller à l'assaut de contrées et d'idées inconnues sans même que je me cogne. Longtemps après pourtant, en lisant toutes sortes de livres, j'ai su qu'en définitive et depuis la nuit des temps, la littérature ne me parlait que de l'homme ... Avec elle je n'ai plus jamais été seule et ça m'a enchantée.
Cécile Delalandre
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Retrouvez Cécile sur La Lunule de Chios, en lisant Le Petit Porche aux éditions de L'Abat-Jour, en écoutant Bleu Terre (je n'ai pas le lien) de préférence Un Jour de grosse lune.
(photo extraite de La Belle et la Bête de Jean Cocteau, 1946)
Commentaires
Chère Cécile, c'est vraiment magnifique ! Parce que, à mon avis, "universel" et que tout lecteur pourra s'y reconnaître et vibrer. Et aussi s'attendrir à l'extrême.
Au fond, un premier livre c'est beaucoup mieux qu'un premier baiser ! Peut-être ?
PS : confidence pour confidence : Comme vous/toi, "La Belle et la Bête" est un de ces ouvrages inoubliables qui devrait à tous nous arracher bien des larmes, encore aujourd'hui... Pourquoi ? Mystère. Quoique.
Oh, je te reconnais bien là ma jum's adorée...
Merci à toi mon jum's et à vous Lioubov d'avoir apprécié ce nouveau texte
... c'est une bien belle idée que vous exposez là Lioubov: "Au fond, un premier livre c'est beaucoup mieux qu'un premier baiser !"... et je ne suis pas loin de le croire *_*
Cécile, je tenais à le dire en douceur, tant d'un vrai premier baiser, pendant longtemps, il vaut peut-être mieux se préserver ?
Car, substituant sans doute l'auteur d'un livre admiré à une sorte de garde-fou, cela permet souvent d'éviter de sombrer dans l'esclavage délétère de ses sens exacerbés par la gourmandise et le feu au ventre dont peut nous doter dame nature...
Certes....
Cela dit, j'aime bien aussi la blanquette de veau...
Certes, certes ... !
Je viens pour la troisième fois me repaître de cette envolée lyrique !... telle Mademoiselle Deloffre s'extasiant au point de se croire bénie d'avoir une pareille élève et martelant sans fin le texte lu à la classe pour se pénétrer d'avoir ENFIN une élève élevée au-dessus de SA propre moyenneté !
Cécile, continue ... surtout !
Le standbye qui nous éloigne des fariboleries facebookiennes est prometteur de grandeurs que d'aucuns ne comprennent qu'à demi-sens !
La blanquette de veau n'est pas mauvaise, certes, certes ... mais le museau de cochonne en vinaigrette est bien de saison aussi !!!
Simone, très sincèrement un tout grand merci ! Pour le museau et aussi surtout pour elles...
Ces derniers temps, je repense à la vieille et sage gouvernante qui nous disait lorsque nous étions enfants, qu'il peut arriver de regretter amèrement d'avoir trop parlé, mais jamais de s'être tu.
Etait-ce sa manière à elle de nous éveiller à l'écriture pour se mieux se taire autrement ?
"pour mieux se taire"
m'amère? qu'est-ce qu'elle a m'amère?
y en a vraiment qui n'ont rien d'autre à faire qu'à braire dans le vide!
ça n'est pas que ces puériles et stériles attaques personnelles qui n'ont rien à voir ici, me dérangent (je m'en balance) mais il est un fait que surtout personne n'y comprend rien... et cela n'a aucun intérêt si ce n'est parasiter le fil proposé par l'accueillant hôte de ce lieu!
PS. pardon Christian mais tout ça me lasse et ne m'enchante pas *_*
Je ne comprends rien à vos métaphores sur le veau et le cochon. Animaux que pour ma part j'aime beaucoup, quand ils s'ébattent dans un pré, et aussi bien assaisonnés dans mon assiette;)
Cécile: es-tu en plein dans l'inspiration et la création ????? Tous mes voeux t'accompagnent si c'est le cas.
Très belle phrase que celle qui clôt ton texte:
"Longtemps après pourtant, en lisant toutes sortes de livres, j'ai su qu'en définitive et depuis la nuit des temps, la littérature ne me parlait que de l'homme ... Avec elle je n'ai plus jamais été seule et ça m'a enchantée."
Les livres nous consolent d'à peu près tout, c'est un fait^^
Bonjour cécile,
P..... que c'est fort. c'est plus que de la littérature, c'est un chef-d'oeuvre.
Bonjour cécile,
P..... que c'est fort. c'est plus que de la littérature, c'est un chef-d'oeuvre.
Etonnant ! Je suis ou tout au moins j'essaye de suivre cette rubrique du mieux possible. Pourtant, j'ai beau faire, j'ai beau lire, à la longue je constate que : à mi-chemin entre la réalité et la fiction, les uns tirent l'épée, les autres s'insurgent, d'autres encore complotent, et moi je réfléchis en me disant tout simplement qu'à force de chercher des pépites, avec Cécile Delalandre j'ai enfin trouvé une mine.
Je voudrais dire à madame Milhé que sans les "fariboles facebookiennes" Cécile ne ferait pas l'objet de tant de succès ici , ce sont tout de même ses amis FB qui la soutiennent avec force et affection depuis le début!
"...la littérature brisait les frontières.....Avec elle je n'ai plus jamais été seule et ça m'a enchantée"
On ne pouvait dire mieux !
Bien évidemment et vous l'aurez compris mes propos ne remettent absolument pas en question la beauté de ce texte et le talent de Cécile,
mais il faut rester honnête.
Qui complotent, Robert ?
J'avoue que, ce midi, je fus également - à un fifrelin près - tenté de percevoir quelque malice au propos animalier de Simone Milhé.
Mais bien m'en a pris de la relire à plusieurs reprises !
Non seulement cela m'a permis de réconforter une bavarde cousine désemparée par ses origines, mais aussi de voir que Simone a fait là acte de grande générosité.
Cela en tentant de réconcilier, peut-être, la blanche quête à la vinaigrette ? http://billets.domec.net/post/2011/...
A tous,
Je vais être peu présent dans les jours qui viennent. Je tiens à laisser ce lieu ouvert et accueillant, même si je ne pourrai vous saluer souvent.
Je ne comprends pas tous les propos tenus, je sens bien les escarmouches, mais comme s'il n'y avait pas vraiment de cible(s) : des fleurets fendant l'air et sifflant : activité gymnique comme exutoire, sans doute, mais de quoi ? Je sais que ça désarçonne les "entrants" et intimide un peu ceux qui n'osent à peine glisser un mot. Mais c'est le risque de l'ouverture et, malgré tout, je le prends et l'accepte. Pourtant j'aimerais bien que vous déposiez vos fleurets au vestiaire, lors que le combat, son simulacre, se joue ailleurs ou surtout nulle part. Merci.
Et relire ce Bac à sable de Cécile.
Merci à toutes et tous et en particulier à Robert...
«l'opération d'écrire implique celle de lire comme son corrélatif dialectif et ces deux actes connexes nécessitent deux agents distincts. C'est l'effort conjugué de l'auteur et du lecteur qui fera surgir cet objet concret et imaginaire qu'est l'ouvrage de l'esprit. Il n'y a d'art que pour et par autrui.»
JP Sartre
...et je pense à "lhomme qui dort" de Georges Perrec, mais ma bassine
dans mon box aux rideaux blancs n'était pas rose! *_*
Chaque fois que je RE-viens fréquenter Le Bac à Sable (pour le plaisir !) j'y découvre effectivement un sabre non moucheté : faut-il que d'aucune(S?) se sente(nt ?) visée(S?)pour ainsi surenchérir !
Bin non, voyons, je ne dégaine RIEN, Moha, je m'amuse et l'actualité étant ce qu'elle est, si les Lady Gagatopoulos ont envie d'en remettre une louche ... why not !
Plus on est de oufs ... mieux on respire !
J'ignorais en intitulant ce texte "Bac à sable" qu'il en serait ici si bien illustré ...
Cela m'a, je l'avoue peinée, car j'ai mis du cœur et un peu, beaucoup, de sang d'enfance à l'écrire.
Alors j'aimerais très sincèrement que cesse la guerre des boutons et qu'on en revienne à ce que l'hôte accueillant de ce roseau qui un instant a penché, souhaite: parler de nos "enchantements" respectifs face à l'écriture et la littérature.
Après les "battles", il y a toujours un temps de paix. je voudrais me le souhaiter tout autant qu'à vous. Continuer à écrire, à échanger , et comme l'a souvent dit la douce et sage Yasmina à partager...
je revendique bien sûr la contestation, l'adhésion ou la non-adhésion, la non-complaisance surtout , bref la critique d'un TEXTE tant qu'elle demeure respectueuse et ne concerne que le texte. Les effets miroirs, les résonances des lecteurs et des lectrices qu'engendrent l'écrit exposé sont par ailleurs plaisants souvent cocasses, mais toujours riches d'enseignements pour tous et notamment pour l'auteur.
A l'heure où notre monde se consume dans la haine, l'insensé, la tuerie, la folie, l'innommable souvent, il est si regrettable (et en disant cela je me le dis à moi-même) que des petites cellules de vie sociales et culturelles comme celles formées en ce lieu se vivent à l'exemple de ce monde que nous bannissons toutes et tous.
je vois tant de gens dits "bien" qui militent pour de belles et nobles causes mais qui dans leur quotidien sont incapables de mettre en pratique ces belles et sages maximes revendiquées au vu et au su de plus grand nombre, que je n'aimerais pas croire qu'ici des lecteurs sont affectés de ce syndrome.
Aussi, me reste qu'un signe à vous faire: aller poser votre regard sur "les Mots candy" de Yasmina Testerel dont la tendresse apaise.
Il n'empêche que ce vingtième commentaire à la limite du préchi-précha, me laisse, aujourd'hui, comme un goût amer dans la bouche. Un peu comme ces curés d'un temps non passé à qui l'on pourrait reprocher de ne pas faire ce qu'ils disent et prêchent, faut-il ainsi croire que Cécile Delalandre n'est capable de donner le meilleur d'elle-même que lorsqu'elle écrit ?
Véra Stépanowa alias ChipieL@virée (toujours aussi franche au demeurant et pas faux-cul ni intrigante pour un rond, ben non) ta bête hargne à mon égard me flatte certes, mais tu ne me connais pas et ce serait bien que tu me lâches les baskets une bonne fois pour toute. Merci.
Cher Christian,
J'espère que tu vois enfin à quel degré de bassesse doivent se soumettre tes auteurs pour avoir le sentiment de se défendre faute d'avoir celui d'être défendu. Sur mon propre blog "Stécriture" je n'ai aucun scrupule à pratiquer la modération, allez disons-le avec ce grand mot qui fait si peur la CENSURE. J'ai encore moins de scrupule quand les pathos qui tentent de s'accrocher telle l'arapède à mes billets le font sous le couvert d'un pseudonyme. Alors là je censure à tout de bras faute de temps pour prendre en consultation.
La personne soupçonnée ici est bien sûr Véra Stépanowa dont tu as certainement eu le plaisir de publier un poème mais je n'en doute pas aujourd'hui le déplaisir de la voir déverser sa bile (aidée en cela par deux ou trois complices) en permanence sur le site des Penchants, vitrine indispensable pour la mise en valeur de notre travail commun. Je ne sais pas ce que va décider Cécile. Mais en ce qui me concerne si aucune mesure n'est prise pour débarrasser le site de ces interventions qui sont préjudiciables aux auteurs, je n'y interviendrai plus.
Amitiés.
Michel GD
Venir en catimini sur un article qui date du mois d'Août 2011 pour déverser sa bile sous un texte qui m'est cher, n'est en effet pas très digne. J'accepte bien sûr volontiers la critique de mes écrits, mais le commentaire de Véra Stépanowa / ChipieL@virée n'en est pas une. Il attaque ma personne et il est juste gratuitement méchant.
Pour faire suite au commentaire ci-dessus de Michel, et là je m'adresse directement à toi, Christian, si, comme le dit Michel, "aucune mesure n'est prise pour débarrasser le site de ces interventions qui sont préjudiciables aux auteurs", je n'y interviendrai plus non plus.
Ces commentaires sont tout à fait consternants.
Je reconnais que les propos emplis d'amertume de Véra peuvent déplaire, mais je n'y vois aucune insulte, ni de mots injurieux.
La liberté de parole qui ne s'exercerait que pour des propos élogieux n'en serait plus une, ce qui fait justement l'intéret de celle-ci c'est qu'elle soit totale. Un lieu où les voix seraient muselées serait un no man's land insipide comme le fut une certaine presse à une époque, c'est tout bonnement infect.
Et je ne vois pas en quoi ce serait de la bassesse de venir s'exprimer pour se défendre, ce fut au contraire la gloire de beaucoup et tout à à leur honneur de le faire.
Je me souviens de certains propos fort perfides de Mauriac à l'encontre de ses "amis" écrivains, et que je sache rien n'a été censuré , au contraire les personnes visées ont pu et ont réussi tout à fait brillamment à se défendre.
Ce serait montrer bien de la faiblesse que de revendiquer l'éradication des écrits des autres pour savoir exister.
Chère Cécile, tu sais à quel point je n'aime pas qu'on dise du mal publiquement de toi, mais là je ne vois que des mots de tristesse, un peu fielleux sans doute, de quelqu'un qui pleure une amitié perdue. Et je sais ta plume suffisamment aiguisée pour lui répondre d'habile façon.
Quant aux allusions perfides de Michel, elles me paraissent si ridicules que je me contenterai d'ajouter qu'elles me rappellent l'époque où une certaine presse imposa sa dictature aux auteurs qui pour n'avoir pas été dans le "droit chemin" durent adhérer à son autorité et accepter de répandre la "bonne parole"
(Heureusement,la plupart surent très vite s'en écarter))
C'est ainsi que s'est écrite l'Histoire de la Littérature et c'est bien comme ça, dans la liberté...
Ariane,
Ce commentaire de Véra, je le trouve au minimum mal venu - comme beaucoup d'autres de personnes différentes. L'excuser ne change rien à l'affaire. Sinon pourquoi décider que celui de Michel ne seraient pas plus excusables.
On a, malgré tout, les « déceptions » qu'on veut bien avoir.
Christian,
Je me suis peut-être fait mal comprendre, je ne cherche en rien à excuser Véra, je plaide simplement pour la liberté de parole et la non-censure.
Et j'accepte tout à fait ce que peut écrire Michel, mais je n'y adhère pas, me sentant nullement concernée.
En revanche je n'apprécie pas son ton dictatorial, c'est tout.
Vouloir censurer ne me paraissant certainement pas la bonne solution.
Mais vous êtes patron chez vous après tout...
Patron mais pas tailleur. C'est bien pour ça que j'ai ouvert le débat aujourd'hui ici.
Y a qu'un cheveu sur la tête à Mathieu, et y a qu'un "n" à Ariane ! :)
Fouchtra ! Pourquoi tant de "n" ? et Ariane qui a horreur de ça. J'n'ai pas pu me modérer.
(remarquez, je pourrais corriger astucieusement mon commentaire et le vôtre, Dimitra, tomberait bien à plat;-)) Et chanter La Berlue.