Scryf

Je clos provisoirement cette présentation de Scryf par trois retours de lecture à propos de Contrariétés de Gabrielle Ostoya. Sur Scryf, je ne suis que de passage, je sais que parmi vous, il y a des habitués. N'hésitez pas à m'envoyer votre billet, je le publierai ici.

Retour détaillé de Nat Renard

Je reprends, plus ou moins en copier/coller, une partie des remarques que j'avais faites à Gabrielle par voie de MP. Mais je ne sais pas si cela intéressera quelqu'un d'autre qu'elle... L’histoire des francophones ("comme disent les francophones"), de la côte d’Ivoire et du prénom Gwenaël, vraiment, pour moi, ça ne passe pas. Ça casse complètement le côté immersif, l’idée que l’histoire puisse vraiment être narrée par un états-unien. Et du coup ça sonne faux.

Pour moi, il faut d'abord cerner le perso, un minimum, quoi. Un môme qui vient du fin fond du Texas, le Texas étant déjà ploucville pour les reste des Etats-Unis, c'est un peu comme s'il avait grandi loin de tout. En plus de ça, il n'a pas l'air spécialement brillant, hein, le mec. Tel que présenté dans ton histoire, je vois plutôt un brave gars, pas très sociable, genre réservé, qui une fois adulte fait des petits boulots ou devient petit comptable dans une petite banque (où, tiens, premier petit pétage, il se retrouve en caisse derrière un guichet fermé). Je n'imagine pas un mec que l'adversité a rendu super débrouillard et vif, plutôt le contraire, pas sûr de lui, surtout avec les autres, mais avec quand même une imagination particulière qui lui fait faire des trips particuliers sur les chose et les gens ( "tu es belle comme un cerise" et "j''aimerais vivre dans ton oeil gauche" en donnent l'idée). Ce mec-là, j'avoue avoir du mal à le suivre dans une virée aussi légère et insouciante au Mexique. Pour moi, c'est un mec que l'intérêt qu'il peut éventuellement susciter chez les autres surprend, il n'en a pas l'habitude, et quand cela arrive, il commet toujours une maladresse qui gâche tout. Jusqu'à, peut-être, cette première femme avec laquelle il partage quelque chose au Mexique (mais alors comment/pourquoi la laisse-t-il ?). Ce gars-là n'aurait pas pour réflexe d'aller chercher quel pays lointain n'a pas d'accords d'extradition avec les US. Pour un Américain moyen, ce qu'il y a outre-Atlantique n'existe quasiment pas. Un américain moyen part se réfugier vers ce qu'il lui semble connaître un peu, ce qui est proche tout en étant déjà très exotique (en général, l'état voisin leur semble déjà un pays étranger), le Canada ou le Mexique, en poussant jusqu'au Guatemala ou au Honduras, c'est déjà le bout du monde. Mais aller en Afrique ? Ça, ce serait un truc pour un mec qui est déjà allé là-bas - à moins qu'il ne se soit fait un trip particulier sur un endroit particulier (et peu importe alors les accords d'extradition). Ou encore, il irait dans quelque île caraïbe, ou bien, en poussant vraiment loin, il irait chez Chavez, là, il est sûr de ne pas se faire renvoyer dans une prison ricaine !

Quant à la structure, il faut étoffer, pour que le meurtre de Lola ne tombe pas comme ça, hop, de nulle part, et pour qu’on imagine aussi qu’il a une vie, ce brave garçon. Pour moi, tel quel, le texte est tronqué.

Et si j'ai écrit tout ça, hein, c'est quand même que j'ai bien aimé l'idée, et pour partie son traitement ! Et que je trouve la fin très bonne.

Retour détaillé de Marc Sefaris

Nouvelle singulière, qui me plait beaucoup. En cinq petites pages plusieurs décennies d'une vie chaotique s'écoulent, sur différents continents, avec de brefs gros plans (la relation maternelle), des ellipses inquiétantes (les deux années en Côte d'Ivoire où le narrateur a "survécu"), et des accélérations qui rendent presque cocasse ce qui aurait pu être juste dramatique (la mise à mort de la mère et le suicide du père, le voyage en Amérique latine). Le tout ponctué d'espoirs et de détresses, autour de cette fatalité de tout ce qui se glisse "entre nous", murs, draps, océans, lois, prisons - la logique de l'obstacle perpétuel est déclinée jusqu'à l'absurde, avec jubilation.

Brève œuvre sombre, mais enlevée, souvent drolatique. Cela tient au choix de la narration: l'exclu multi-traumatisé se raconte lui-même, avec ses lacunes, sa relative candeur, son fatalisme, ses pudeurs, comme lorsqu'il déclare son amour comme il peut ("j'aimerais vivre dans ton oeil gauche") ou lorsqu'il évoque la mise à mort horrible de sa première amoureuse en une allusion éloquente: "j'ai déchiqueté le drap, j'ai tout déchiqueté". Il y a de la matière sordide et gore, mais la voix présente tout ça avec une sorte de tranquille évidence, qui crée une distance étrange, une déformation qui sera la seule perception du lecteur, par la force des choses (du coup, le tag "gore" me semble de trop, ou simplement aguicheur ;)). La fin, très sérieuse et qui tout à coup ajoute un destinataire à cette confession faussement décousue, est une belle cerise sur le gâteau.

Mes quelques réserves concernent certaines réflexions appuyées, l'insistance sur la folie notamment, celle du père puis la sienne (le coeur qui bat "comme un fou", etc.), folie à la fois trop commode et trop peu convaincante (on tient une explication rationnelle, qui rassure à peu de frais et dissipe une part de la bizarrerie). Et quelques rythmes ternaires parfois trop systématiques ("une main, un genou, un morceau de nuque blonde", "étranges, excessives, difficiles à admettre").

Il n'en reste pas moins que le ton en apparence naïf, qui fait défiler une vie entière en quelques paragraphes, fait ici merveille, alors que la succession de tableaux m'avait gêné dans le roman "Le Cha(n)t des hommes". Sans doute parce qu'ici il n'est pas question de dire le réel dans sa complexité, mais de suivre une improbable conscience malmenée, au trot, et paradoxalement cette concision et ce parti pris donnent naissance à de vrais instants de sourire et d'émotion.

Retour détaillé de Frédé:

Sur la forme:

J’adore ce décalage entre le début qui se fait entendre pudique, prudent alors qu’on assiste à un « déballage » (mais pas du tout grossier) de la vie du protagoniste tout au long des paragraphes qui s’enchaînent si bien qu’on est vraiment entraîné vers la suite. Le fait de l’avoir écrit rapidement fait- il que le style est très vif (et réussi) ?

Sur le fond :

D ‘accord avec Nat à propos de l’Afrique…(commentaire précédent) ; Je n’en redis rien… L’histoire en elle- même (le dispositif mis en place par le père aussi longtemps) est « incroyable » mais on voit tellement de choses de nos jours.. . Je trouve cependant une différence entre l’idée qui est celle d’articuler un passé le conduisant à « tout déchiqueter » et le fait de rentrer plutôt « sagement » dans un pays afin d’y rencontrer sa progéniture au péril de sa liberté. Cela ne me parait pas cadrer dans un même personnage. Puisqu’ensuite, il se renferme à nouveau : « trop de murs …d’obstacles entre lui et le reste du monde ».(A ce propos, on note qu’il se considère tout de même comme faisant partie du monde).

J’ai eu plaisir à lire ces pages faites de cette ambiance décalée que tu sembles affectionner mais prends garde aux incohérences (citées ci-dessus); le gros point à améliorer donc. A part ce « démontage en règle » pour que tu nous écrives des choses encore plus plaisantes à lire dans ce registre…, je te rappelle que ce texte était bien le « coup de cœur » que j’avais évoqué la semaine dernière mais attention Gaby; je ne suis pas « pro » …