Extrait des 1ères lectures buissonnières du 25 mai 2013 à Saint-Aubin-du-Cormier.

« Cette période de l’année me bouleversait et me bou­leverse encore et toujours. Je suis née à un moment charnière, instant de transition entre deux saisons qui semblent si contradictoires. L’hiver s’acharne pour rester, mais le printemps, dans son combat pour naître au monde, s’impose de plus en plus. Cette lutte obstinée se reflète dans mon âme sensible à l’extrême. Quand nous naissons, ne sommes-nous pas influencés par la configuration des étoiles, l’air que l’on inspire pour la toute première fois, mais aussi par tout ce qui se produit au cours des saisons ? C’est ce que je crois.

Chaque printemps, je me trouvais dans un état émo­tionnel très puissant. Mon tempérament romantique était exacerbé. Après l’hiver, temps de rassemblement au chaud dans la maison, temps propice aux histoires et aux contes, c’était le moment de retrouver la nature.

Lors de tous ces instants partagés avec toi au jardin, tu m’as insufflé le goût de cette nature sur le point d’éclore, Maman. Ta profonde relation à la terre m’a beaucoup inspirée.

Tu aimais beaucoup jardiner… je pense que tu y trouvais une certaine sérénité, la vie n’étant pas toujours facile dans les circonstances d’un État totali­taire et d’un époux absorbé par son travail et ses copains. J’avais plaisir à t’accompagner, à participer au jardinage. J’aimais l’odeur de la terre humide et ce voile léger de brouillard qui flottait au-dessus au lever du soleil. Je la sens encore maintenant cette odeur, simplement en y repensant.

Les jours où il n’y avait pas d’école ou pendant les vacances, tu m’appelais : « Marianne, tu viens avec moi dans le jardin ? » J’accourais. Il faut dire que le jardin, tu t’y connaissais. C’était d’ailleurs ton métier : sélectionner les semences de céréales et de légumes.

Ma mère était technicienne et vendeuse dans une halle aux semences. À cette saison, elle conseillait les agriculteurs qui y venaient pour acheter leurs graines. L’entreprise qui l’employait comptait un laboratoire à l’étage, pour tester la qualité des produits, et un magasin au rez-de-chaussée. En période de grande affluence, tout le personnel devait descendre pour aider à la vente.

Chaque année, je t’aidais à préparer la terre, à semer épinards, laitues, carottes, persil, haricots verts, to­mates et choux-raves. Printemps comme été, nous arrachions les mauvaises herbes. Je te sentais heureuse de sortir et de renouer enfin avec la nature. Tu semblais retrouver ta quiétude dans le vent doux d’un printemps salvateur.

Comme il y avait chaque année beaucoup de radis, nous les rassemblions en bottes que quelqu’un venait chercher pour les vendre. C’était important pour ar­rondir les fins de mois. Tu vendais aussi parfois des fleurs de ton jardin. Le soir, nous allions déposer les bouquets chez une fleuriste qui te disait que tes fleurs étaient toujours les plus belles de toute la ville. »

Mariana Iacoblev-Barbu in Sel et menthe séchée.

(image : Le Printemps, Botticelli, 1482)