Extrait des 1ères lectures buissonnières du 25 mai 2013 à Saint-Aubin-du-Cormier.

« Marie-Josée. Une courte vie : quelques objets. Laissés en vrac dans un petit deux pièces à deux pas de la place de la Victoire. Une ruelle sombre au trottoir défoncé. Une jeune fille venue de la banlieue parisienne, ayant fui sa famille pour « aller vers le sud », comme elle disait. Premières semaines difficiles. La ville est pleine de dangers et de chausse-trappes pour une jolie fille de 16 ans, sans attache, ni famille. Tous les jours se ressemblent, sauf le dimanche car Marie-Josée ne travaille pas à la boutique. Un petit boulot, du provisoire en principe, et puis faute de mieux, ça s’éternise et on se dit que c’est pas si mal, oui c’est sûr, ça pourrait être pire. Mais mieux aussi, certainement qu’elle avait rêvé mieux Marie-Jo. Enfant timide, adolescente naïve et rêveuse d’abord puis débrouillarde, voire manipulatrice, surtout avec les hommes à qui elle plaît beaucoup, même un peu trop disent les mauvaises langues. Une mauvaise rencontre qui finit mal, comme toutes les rencontres. Des pleurs, des cris et puis encore des pleurs quand il est parti. Une première tentative avortée – comme l’enfant de lui auquel elle a renoncé –, une réussite la deuxième fois. Et sa vie finit comme ça : un soir, les quais, la Garonne qui l’emporta dans ses flots boueux.

Marie-Josée. Une courte vie : quelques objets. Laissés en vrac dans un petit deux pièces à deux pas de la place de la Victoire. Enfance dorée dans un milieu bourgeois, à Versailles, piano, danse, cours de dessin, s’est même crue artiste un temps avant de se découvrir d’autres ambitions. On la dit jolie, elle se sait attirante et en joue jusqu’à s’y faire prendre un soir de juin dans l’appartement d’un inconnu, quai des Chartrons, où elle était venue faire un casting pour une pub, soi-disant. Elle n’eut pas le temps de boire sa coupe de champagne qu’elle sentit le froid de la lame s’enfonçant dans la chair, la chaleur de son sang quitter son corps. Et sa vie finit comme ça : un soir, les quais, la Garonne qui l’emporta dans ses flots boueux.

Marie-Josée. Une courte vie : quelques objets. Laissés en vrac dans un petit deux pièces à deux pas de la place de la Victoire. « Merde, j’ai oublié mon amant sur le lit », pensa-t-elle en sortant de son appartement minable et humide que lui avait dégotté un ami d’ami d’ami et qu’elle payait en nature un mois sur deux. Depuis peu, elle lisait des livres et ça l’avait changée, pour sa façon de payer et le reste aussi. Elle voyait la vie autrement, se voyait elle-même d’une autre façon, sous un angle différent… sous une lumière plus crue peut-être, comme celle des tables de dissection. L’ex-petit ami de sa mère (si cela a un sens que votre mère puisse avoir un ex-petit ami) lui avait fait des avances et elle s’était débrouillée pour ne pas aller trop loin tout en faisant croire qu’elle était d’accord. Il savait à quel point elle détestait sa mère et « de toute façon elle ne me sert à rien cette maison à Majorque », disait-il. Alors ils allaient partir tous les deux là-bas et « refaire leur vie », comme il disait. « Tu pourras aller à l’école tu sais, y a tout ce qu’il faut là-bas », disait ce gros beauf raciste, comme si la proximité de l’Afrique les éloignait de la civilisation. Elle comptait bien profiter de lui pour un nouveau départ, mais pas comme il pensait. Avait-elle vraiment prévu de se débarrasser de lui ou ce flingue qu’elle avait mis dans son sac à main était-il juste destiné à effrayer ce vieux beau à gourmette s’il devenait trop entreprenant ? Toujours est-il qu’on les vit se disputer quai des Chartrons un soir de juin et qu’on ne les revit jamais ni l’un ni l’autre. La mère de Marie-Josée a sa petite idée sur ce qu’est devenue sa fille, cette traînée : certainement en train de faire la pute sur la côte espagnole. Et sa vie finit comme ça : un soir, les quais, la Garonne qui l’emporta dans ses flots boueux. »

Marianne Desroziers extraits de Marie-Josée in Lisières.

(image : Ophélie, Alexandre Cabanel, 1883)

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Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
− On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
− Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
− C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
− Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !

− Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud, Ophélie, 1870.