Conards de Rouen et d’ailleurs, je vous donne rendez-vous le samedi 8 juin à 15 heures, jusqu’à plus soif, à la Librairie L’Insoumise, 128 rue Saint-Hilaire, 76000 Rouen. Tous mes penchants m’accompagneront (voir catalogue) ainsi que des anecdotes croustillantes sur mon apprentissage en librairie.

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« Un frémissement

Il semble venir de l’ouest ce vent, il souffle, annonce l’humidité. Pourtant, on ne le nomme pas. Il fait se pencher le roseau – comme s’il saluait pour la première fois –, le distrait de sa fragilité. Il vient de loin, la proche renaissance, dit-on, vernis commode pour tracer une frontière temporelle artificielle. De son souffle il rappelle timidement ce que l’on étouffe au son des fifres et des tambours. Oubliés les Conards, ceux de Rouen ? Presque. Et pourtant, à mesure que nos doigts impriment ces caractères, on nous annonce une rumeur : ils sortiraient lentement de l’ombre, toujours braillards, prêts à se moquer des dignitaires et surtout d’eux-mêmes.

Pas d’exégèse ici : convoquer simplement mais fermement, avec leurs habits, Nicolas Dugord et ses auteurs anonymes, Marc de Montifaud et ses hardiesses, Hervé Bréchet et ses goûts, en un curieux mélange apprenti, en souhaitant qu’il vous soit plaisant.

Leur langue, il serait stupide de la châtrer, en la traduisant, en l’affadissant pour – soi-disant – la mettre à votre portée. Notre parti pris est de la respecter dans ses accents aigus, tant pis pour les anciens et les modernes et leur querelle éternelle. Quelques corrections furent tentées avec pour écho lointain cet avertissement de Du Bellay, in La Deffence et Illuſtration de la Langue Françoyſe, éd. 1549 : « Quant à l’Orthographe, i’ay plus ſuyuy le commun, & antiq’vſaige, que la Raiſon : d’autãt que cete nouuelle (mais legitime à mon iugement) facon d’ecrire eſt ſi mal receue en beaucoup de lieux, que la nouueauté d’icelle euſt peu rendre l’Oeuure non gueres de ſoy recommendable, mal plaiſant, voyre contemptible aux Lecteurs. Quand aux fautes, qui ſe pouroint trouuer en l’impreſsiõ, comme de lettres trãſpoſées, omiſes, ou ſuperflues, la premiere Edition les excuſera, & la diſcretion du Lecteur Scauant, qui ne ſ’arreſtera à ſi petites choſes . A Dieu, Amy Lecteur. » (...) »

extrait des Conards de Rouen, Hervé Bréchet, Marc de Montifaud, Nicolas Dugord et anonymes, 2009.

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Monsieur le Maire de Rouen, nul doute que nos yeux se croiseront soit à l'Insoumise, soit dans une rue de Rouen ou, mieux, sur les quais de la ville. Si tel est bien le cas, je saurai vous rappeler mon courrier envoyé à Madame le Maire de Rouen, le 3 décembre 2009 et resté, hélas, sans réponse depuis. Le voici :

Madame le Maire,

Il est des noms de rues comme de nos manières, elles furent frustes mais gaies, pieuses mais irrespectueuses. Ces noms évoquaient plutôt un métier, une habitude, un marché, une réputation, un personnage illustré... qu’une personne illustre, sévère, défunte. Aujourd’hui, les épitaphes clouées à l’entrée de nos venelles, ruelles et avenues appesantissent nos pas à tel point qu’une prothèse pneumatique nous est devenue indispensable.

Disparues, celle des Arpenteurs, des Belles-Femmes, des Coquets, du Bon-Espoir, de la Basse-Fesse, de Derrière, Devant-la-Cohue, Dame-Jeanne, du Petit-Enfer, du Chien-qui-rit, du Cochon-rôti, de la Truie, des Ramasses, du Bardel, des Barbiers, des Curandiers, de Vanterie, de la Chèvre, des Crottes, de la Grosse-Bouteille, de la Pompe, des Prêtresses... même celle des Jésuites ; comme partout, elles furent remplacées par des galonnés, des ceinturés, des notables, des académiciens, des artistes... un pont récent, inauguré en grande pompe, fut même affublé du nom de celui qui s’écriait : « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit ! »

Il est pourtant une rue qui retient plus particulièrement l’attention. Celle qui éventra un quartier tumultueux ; qui trancha et redressa les rues des Tanneurs, de la Renelle-aux-Tanneurs, des Maroquiniers, de Dessus-la-Renelle pour tracer une droite impeccable entre la Seine, l’Hôtel-de-Ville et les boulevards. Celle qui eut toujours une belle maîtresse, l’Impériale, la Royale, la République, l’Impériale (bis), la République (bis)... et demain ?

Demain est ma requête, Madame le Maire, celle de redonner fierté aux riverains de cette artère qu’on traverse sans jamais s’y attarder ; permettre aux passants de sourire, de se rappeler, de revenir. Demain sera changer son nom en rue de la Conardie, en mémoire aux fameux Conards de Rouen(1) qui surent égayer la ville un siècle durant avant d’être étouffés par le Parlement et l’ombre du sinistre homme rouge.

Madame le Maire, je vous en prie, bousculez l’ordre du jour de votre prochain conseil, présentez-lui cette requête et, à n’en pas douter, il l’adoptera à l’unanimité. Pensez à ces jours de liesse lorsqu’au son des « tabourins, fleustes, phiffres, trompes, trompettes, cimbales, cornemuses, vielles, carivary, hautsbois, rebecquets, bourdons, violons, harpes, loures sourdes, orgues, timpans, pippets, cornets » vous inaugurerez cette rue : la clameur s’étendra à toute la cité et... bien au-delà.

À cette inauguration prochaine, bien à vous,

Christian Domec, apprenti libraire.

(1) Les Conards de Rouen, les penchants du roseau, 2009, dans toutes les bonnes librairies de la ville.

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(image : Entrée d'Henri II à Rouen en 1550, à gauche, les « Brésiliens », dans la Seine : spectacle nautique donné par les Conards de la ville)

À propos des Brésiliens et de cette venue à Rouen, voici ce qu'en dit Montaigne :

« Trois d'entre eux, ignorans combien couttera un jour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme je presuppose qu'elle soit des-ja avancée (bien miserables de s'estre laissez pipper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit : le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville : apres cela, quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eux, ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable : ils respondirent trois choses, dont j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry ; mais j'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à un enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'un d'entre eux pour commander : Secondement (ils ont une façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les uns des autres) qu'ils avoyent apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. »