Chère Insoumise, je vous remercie de m'avoir accueilli ce samedi 8 juin. J'ai pris plaisir à vous présenter mes penchants, à découvrir quelques visages inconnus et à retrouver des amis, des copains et même ma sœur ! Sous ce soleil de plomb - typiquement normand (voir carte postale trouvée et reproduite ci-dessous) - il était fort rafraîchissant de converser dans le clair-obscur de cette librairie engagée et ouverte... Et de revoir vitement Rouen et un livre que je vous avais confié il y a... 35 ans. Fichtre !

°°°

En baguenaudant sur les quais de la Seine, le soir, je ne fus guère surpris par la cohue et les papiers plus ou moins gras jonchant les pavés disjoints. Quelques hauts mâts prolongeaient à la verticale le pont de fiers navires battant pavillon de douze nations maritimes. Regardant le sol, pour éviter de heurter le talon de la personne qui me précédait : tête en l'air et pas incertains, je vis à l'abandon une carte postale. D'une flexion leste pour en approcher ma main, je la saisis prestement. Pas suffisamment sans doute, une forte pression sur mon postérieur m'offrit quelque culbute dont je me serais bien passé. Ni Rousseau, ni Voltaire n'étaient pourtant de la partie. Sauf et ankylosé, rentré enfin dans ma verte Gallésie, j'ai lu - est-ce indélicat ? - ce courrier négligé et vous le recopie ici avec la ferme conviction qu'il arrivera enfin à son destinataire :

« Mon cher Arthur,

Il faut se méfier des idées reçues. J'ai enfin découvert Rouen, ce 8 juin 2013. Entrée par une vaste et agréable avenue du sud de la ville, la circulation automobile y est clairsemée, nous pouvions voir les autochtones groupés sagement à l'abord de petits pavillons azur. « Ils y attendent le bus pour aller vers la Seine », me dit le chauffeur. Le port de la culotte courte chez les messieurs et de la jupe de même taille chez les dames est ici de rigueur, leur peau s'acclimate très bien aux rayons ardents, elle a ce grain rose à la naissance des cuisses, celui que vous chérissez tant ou - pour certains d'entre-eux - ce mordoré prélude à vos douces folies. Nulle trace de ce vilain hâle qu'une exposition banale et hâtive en cabine ou sur le sable provoque chez nos contemporains.

La ville est composée de charmantes petites placettes ombragées. Des parasols dentelés gigantesques - pensez, l'un aurait en sa pointe une hauteur de plus de 150 mètres - ont été astucieusement disposés à leur orient, évitant le dard funeste de l'astre du matin : serait-ce la raison du sourire qui semble ourler les lèvres des citadins en permanence ? Sur chaque placette ou dans les ruelles attenantes, un orchestre : trois notes de salsa s'évanouissent et un tango langoureux colore l'estompe. Et ils dansent, vous verriez ça ! Les marins de différentes contrées s'y donnent rendez-vous - ils sont bien seuls à porter pantalon ce qui ne laisse pas indifférent ces dames (et plus discrètement ces messieurs) qui s'offrent en guise d'amuse-gueule, un premier tourbillon en leurs bras.

La Seine est majestueuse, mais bien étroite pour de si gigantesques navires. Vous serez surpris d'apprendre qu'ici ils en sont encore à la marine à voile. Les quais sont bondés. Une foule bigarrée parlant différents idiomes, parfois bien étranges, vient y inspecter les navires : du château aux cales. Aucune trace de conteneurs, de grues aux grincements sinistres, de besogneux pétaradant leur moteur à explosion. J'ignore comment l'approvisionnement s'organise, mais je puis vous assurer qu'il ne manque pas, les bars et restaurants sont bien achalandés, au point qu'il me fut difficile d'y trouver séant. L'obligeance d'un cadet me permis En me faufilant j'y parvins pourtant et y dégusta une mignonne petite salade de cornichons de Bangalore, ceux que vous croquez avec tant gourmandise.

Il se fait tard, Arthur, je dois me reposer, un hôtel flottant m'attend.

À vous revoir, ami, et vivre nos fantaisies.

Votre Garance d’Ambournay. »

J'aurais pu poster cette carte, me direz-vous. Nulle adresse. Que faire ? J'ai cherché sur internet avec les mots clés : "Arthur, Garance, d'Ambournay" et j'ai trouvé ceci... ça date de 1788 :

« Le 12 août 1788 — De là à Neufchâtel par le plus beau pays que j’aie vu depuis Calais. Nombreuses maisons de campagne appartenant aux marchands de Rouen. — 40 milles.

Le 13 août 1788 — Ils ont bien raison d’avoir des maisons de campagne pour sortir de cette grande et vilaine ville, puante, étroite et mal bâtie, où l’on ne trouve que de l’industrie et de la boue. En Angleterre, quel tableau de constructions neuves offre une ville manufacturière florissante ! Le chœur de la cathédrale est entouré par une magnifique grille de cuivre massif. On y montre les tombeaux de Rollon, premier duc de Normandie, et de son fils ; de Guillaume Longue-Epée ; de Richard Coeur de lion, et de son frère Henry ; du duc de Bedford, régent de France ; d’Henry V, qui en fut roi ; du cardinal d’Amboise, ministre de Louis XII. Le tableau d’autel est une Adoration des bergers par Philippe de Champaigne. La vie à Rouen est plus chère qu’à Paris ; aussi les gens, pour ménager leur bourse, doivent-ils se serrer le ventre. A la table d’hôte de la Pomme-du-Pin nous étions seize pour le dîner suivant : une soupe, environ 3 livres de bouilli, une volaille, un canard, une petite fricassée de poulet, une longe de veau d’environ 2 livres, et deux autres petits plats avec une salade ; prix 45 sous, plus 20 sous pour une pinte de vin ; en Angleterre, pour 20 d. ( 40 sous ), on aurait un morceau de viande qui, littéralement, pèserait plus que tout ce dîner ! Les canards furent nettoyés si vivement, que je ne mangeai pas la moitié de mon appétit. De semblables tables d’hôte sont parmi les choses bon marché de France !

Parmi toutes les réunions sombres et tristes, la table d’hôte française occupe le premier rang ; pendant huit minutes, un silence de mort ; quant à la politesse d’entamer conversation avec un étranger, on ne doit pas s’y attendre. Nulle part on ne m’a dit un seul mot qu’en réponse à mes questions, Rouen n’a rien de particulier à cet égard. Le parlement est fermé, et ses membres relégués depuis un mois dans leurs maisons de campagne, pour refus d’enregistrer une nouvelle contribution territoriale. Je m’informai beaucoup du sentiment public, et vis que le roi personnellement, depuis son voyage ici, est plus populaire que le parlement, auquel on attribue la cherté générale. Rendu visite à M. d’Ambournay, auteur d’un traité sur la préférence à donner à la garance verte sur la garance sèche ; j’ai eu le plaisir de causer longuement avec lui sur différents sujets d’agriculture qui m’intéressaient.

(...)

Le 5 octobre 1788 — Rouen. L’hôtel-Royal fait opposition à cette hideuse tanière de fripons et d’insolents, la Pomme de pin. Au théâtre, le soir : il n’est pas, je pense, aussi grand que celui de Nantes, et surtout il ne lui est pas comparable pour l’élégance et le luxe : il est sombre et malpropre. La Caravane du Caire de Grétry : la musique, quoiqu’il y ait un peu trop de chœurs et de tapage, contient quelques passages tendres et agréables. Je la préfère à tout ce que j’ai entendu de ce célèbre compositeur. Le lendemain matin, j’allai visiter M. Scanegatty, professeur de physique dans la Société royale d’agriculture ; il me reçut avec politesse. Une salle fort grande est garnie d’instruments de mathématiques et de physique et de modèles. Il m’expliqua quelques-uns de ces derniers, particulièrement un four pour le plâtre qu’on apporte ici en grandes quantités de Montmartre. Visité MM. Midy, Roffec et compagnie, les plus grands négociants en laines du royaume. Ils eurent la bonté de me faire voir une grande variété de laines de toutes les parties de l’Europe et de me permettre d’en prendre des échantillons. Le jour suivant, au matin, j’allai à Darnetal, chez M. Curmer, qui me montra sa fabrique. Retourné à Rouen et dîné avec M. Portier, directeur général des fermes, pour lequel j’avais une lettre du duc de Larochefoucauld. La conversation tomba entre autres choses sur le manque de nouvelles rues à Rouen en comparaison du Havre, de Nantes et de Bordeaux. On remarqua que, dans ces dernières villes, un négociant s’enrichit en dix ou quinze ans et fait bâtir. Ici c’est un commerce d’économie, dans lequel la fortune est longue à venir et ne permet pas les mêmes entreprises. A table, tout le monde s’accorda sur ce point que les pays de vignobles sont les plus pauvres de France. J’objectai le produit par arpent, qui est de beaucoup supérieur à celui d’autres terres ; on maintint le fait comme généralement admis et reconnu. Passé la soirée au théâtre. Madame Dufresne me fit grand plaisir ; c’est une excellente actrice, qui ne charge jamais ses rôles et vous fait ressentir ce qu’elle ressent elle-même. Plus je vois le théâtre français, plus je suis forcé de reconnaître qu’il l’emporte sur le nôtre par le grand nombre de bons acteurs, la rareté des mauvais, et la très grande quantité de danseurs, chanteurs et gens dont dépend le théâtre. Dans les passages que l’on applaudit, je remarque, chez les spectateurs français, cette générosité qui bien des fois en Angleterre m’a fait aimer mes compatriotes. Nous nous laissons trop entraîner à notre penchant haineux contre les Français. Pour moi, je vois bien des raisons pour les estimer : en attribuant beaucoup de fautes à leur gouvernement, peut-être trouverons-nous dans le nôtre la cause de notre grossièreté et de notre mauvais caractère.

Le 8 octobre 1788 — (...) La vue du chemin au-dessus de Rouen est vraiment superbe : à l’une des extrémités de la vallée, la ville et le fleuve qui l’arrose, tout parsemé d’îles boisées ; à l’autre, deux grands canaux embrassant un archipel tantôt cultivé, tantôt en pâturage ; autour une magnifique ceinture de forêts. (...)

(...)

Le 13 octobre 1788 — Même pays jusqu’à Rouen. La première apparition de cette ville est soudaine et frappante ; mais la route, faisant un zigzag pour descendre plus doucement la côte, présente à l’un de ces coudes la plus belle vue de ville que j’aie jamais contemplée. La cité avec ses églises, ses couvents et sa cathédrale, qui s’élève fièrement au milieu, remplit la vallée. Le fleuve présente une belle nappe, traversée par un pont, avant de se diviser en deux bras qui enceignent une grande île couverte de bois ; le reste du paysage, parsemé de verdure, de champs cultivés, de jardins et d’habitations, achève ce tableau en parfaite harmonie avec la grande cité qui en forme l’objet principal. Visité M. d’Ambournay, secrétaire de la Société d’agriculture, absent alors de mon premier passage ; nous eûmes un entretien très intéressant sur l’agriculture et les moyens de l’encourager. J’appris, de cet ingénieux savant, que sa méthode de l’emploi de la garance verte, qui fit il y a quelques années tant de bruit dans le monde agricole, n’est à présent nulle part en pratique ; ce n’est pas qu’il ne persiste à la croire bonne. Le soir, à la comédie, mademoiselle Crétal, de Paris. jouait Nina : c’est la plus grande fête que m’ait donnée le théâtre en France. Elle s’en acquitta avec une expression inimitable, et une tendresse, et une naïveté, et une élégance qui s’emparaient de tous les sentiments du cœur, contre lesquels la pièce a été écrite. Sa physionomie est aussi gracieuse que sa figure est belle ; dans son jeu rien n’est de trop, elle suit en tout la simplicité de la nature. La salle était comble ; des guirlandes de fleurs et de lauriers jonchèrent le théâtre ; ses camarades la couronnèrent ; mais elle, elle retirait modestement de sa tête chaque couronne que l’on essayait d’y placer. »

Souvent femme homme varie, n'est-ce pas Garance ? Dire que vous me rappelez que presque tous les cornichons que nous croquons ici viennent d'Asie et en particulier du sud de l'Inde... Quoi, la main d’œuvre y serait devenue trop chère et le Viêt Nam offriraient de meilleures conditions ? Merci Amora, Maille Unilever pour ce croquant exotique... Ça ressemble furieusement au milieu de l'édition, distribution, diffusion des livres. Mais tout le monde s'en fout... ou presque.

°°°

(image : Louise Michel en pochoir sur le mur attenant à la librairie L'insoumise à Rouen, prise par Môsieur J., licence creative common)