Ce fut un beau dimanche cette rencontre à fleur de zinc où la poésie d'Omar Khayyām rythma nos libations ainsi que nos pas sur les chemins creux empruntés pour le découvrir. Sa voix fut accompagnée par celles des lecteurs présents qui nous firent découvrir des quatrains créés à cette occasion par Romane, Sylvie et Adèle auxquels se joignirent des écrits de Carmen, Claude, Pierre, Dom et la complainte de Francis. Mais mieux que narrer une matinée vécue, découvrons onze quatrains de l'homme aux yeux persans traduits par Claude Anet et l'extrait de l'Hymne de Bacchus de Ronsard qui leur fait un si gouleyant écho.

illlustration de Edward Burne-Jones pour le manuscrit de quatrains d'Omar Khayyam calligraphié et enluminé par William Morris, 1872

Assieds-toi et prends du vin : c’est là le royaume de Mahmoud.
Écoute ce que la harpe dit : c’est là les psaumes de David.
De ce qui n’est plus et de ce qui sera ne t’occupe pas.
Réjouis-toi dans le présent : c’est là le but de la vie.

Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre,
sans compagnon, sans amis, sans femme.
Garde-toi de confier à personne ce secret :
Un coquelicot fané ne refleurit jamais.

Cesse de penser à toi-même
de craindre la pauvreté, de poursuivre la richesse.
Bois du vin, une vie si lourde de tristesse
mieux vaut la passer dans le songe ou dans l’ivresse.

Jusqu’à quand prendrai-je souci de ma fortune ?
Jusqu’à quand prendrai-je souci du bonheur et du malheur ?
Remplis la coupe, car je ne sais même pas
si cette bouffée d’air que j’aspire, je l’exhalerai vivant.

La lune a déchiré la robe de la nuit
Bois du vin ; il n’est pas d’heure plus opportune.
Sois joyeux, sans soucis, car longtemps cette lune
brillera sur la tombe de chacun de nous.

On nous promet un paradis et des houris aux yeux de jais ;
on nous promet le vin et l’hydromel.
Si nous avons choisi ici-bas le vin et les bien-aimées,
nous avons raison, puisque telle est la fin qui nous est promise là-haut.

Ce vase était comme moi un amant malheureux
enchaîné par la chevelure d’une femme.
Cette anse que tu vois à son col
était la main passée au cou d’une bien-aimée.

Avant toi et moi, il y avait des nuits et des jours,
et le ciel longtemps avait tourné sur lui-même.
Pose avec douceur le pied sur la terre,
car cette terre était peut-être l’œil vif d’un adolescent.

Ô toi qui es au-dessus des souverains du monde,
sais-tu quel jour le vin est bon pour l’âme ?
Dimanche, lundi, mardi, mercredi,
jeudi, vendredi, samedi, nuit et jour.

Ce monde est pareil à un vase renversé
sous lequel agonisent les sages.
Regarde l’amitié qui unit la cruche à la coupe,
lèvre sur lèvre, et le sang coule de l’une à l’autre.

Au mois de Ramazan, si j’ai mangé pendant la journée,
ne crois pas que j’avais l’intention de pécher.
La tristesse de ce jeûne m’avait rendu le jour sombre comme la nuit,
et j’ai cru faire le souper de minuit.

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Ô Dieu ! Je m'esbahis de la gorge innocente
Du bouc qui tes autels à ta feste ensanglante
Sans ce père cornu, tu m'eusses point trouvé
Le vin par qui tu as tout le Monde abreuvé
Tu avisas un jour, par l'espais d'un bocage
Un grand bouc qui broutait la lambrunche sauvage
Et tout soudain qu'il eut de la vigne brouté
Tu le vis chanceler tout ivre d'un côté
À l'heure tu pensas qu'une force divine
Estoit en cette plante et béchant sa racine
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins.

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(image : illlustration de Edward Burne-Jones pour le manuscrit de quatrains d'Omar Khayyam calligraphié et enluminé par William Morris, 1872)